Jouer pour apprendre à vivre
LE MONDE 03.05.05

quoi jouait l'enfant préhistorique ? Fabriquait-il des balles rudimentaires à l'aide de fragments végétaux ? Berçait-il des poupées faites de bouts de bois ? Car le petit d'Homo sapiens jouait, assurément. Avec ses pieds, avec le regard de sa mère, avec les objets que ses mains attrapaient, les histoires que sa tête inventait. Comme il avait sans doute commencé à le faire dès l'émergence de son espèce, et comme il n'a cessé de le faire depuis.

Le jeu, pour lui, c'est la vie, et l'industrie du jouet n'est pas la seule à l'avoir compris. Les spécialistes de l'éducation et les psys de tous bords en sont eux aussi convaincus, qui savent que l'enfance fait du jeu son principal outil d'interprétation du monde et d'autrui. Une évidence pourtant récente, à laquelle nos penseurs occidentaux refusèrent de s'intéresser pendant des millénaires.

Très tôt, Aristote avait donné le ton : "Une vie vertueuse ne va pas sans effort sérieux et ne consiste pas dans un simple jeu." Pas étonnant, avec un tel héritage, que la pensée philosophique qui, par ailleurs, ne s'intéressait guère à l'enfance ait majoritairement dédaigné le sujet ! Au XVIIIe siècle, on trouve encore, dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, cette définition un tantinet négative du verbe "jouer" : "se dit de toutes les occupations frivoles auxquelles on s'amuse ou on se délasse, mais qui entraînent quelquefois aussi la perte de la fortune et de l'honneur" .

Pour l'enfant et ses jeux, cependant, le purgatoire est sur le point de se terminer. C'est la faute à Rousseau, qui, le premier, considère la nature enfantine comme une référence positive que n'a pas encore corrompue la société.

"L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres" , affirme-t-il dans Emile ou De l'éducation (1762). A sa suite, le courant romantique des philosophes et des pédagogues va désormais s'employer à réhabiliter cet univers si distinct de celui de l'adulte, jusqu'alors considéré comme futile et sans intérêt.

Le jeu enfantin, enfin, devient une affaire sérieuse. Si sérieuse même que le très scientifique Charles Darwin s'en empare, y voyant à la fois un témoignage des premiers âges de l'humanité et la manifestation, à l'image du jeu animal, d'instincts essentiels à la survie de l'espèce.

Car les animaux jouent, eux aussi ! Du moins de nombreux mammifères et certains oiseaux, tels les corvidés. "D'un point de vue évolutionniste, le jeu semble avoir une valeur adaptative pour les espèces animales et contribuer au développement individuel" , souligne Pierre Garrigues, neuropsychiatre et chercheur en éthologie anthropologique. Développement physique, pour l'essentiel. Mais pas seulement.

"Dans ces interactions avec l'environnement, poursuit-il, le jeune animal développe ses compétences sociales et cognitives. Il expérimente, dans des conditions relativement détendues, des situations variées, dans le cadre desquelles il apprend à trouver des solutions à des problèmes nouveaux : acquérir la distance adéquate dans l'interaction avec les congénères, ou découvrir l'usage d'un outil." Comment ne pas établir de parallèle avec l'extraordinaire concentration dont fait preuve le tout-petit explorant de la main et des yeux l'objet nouveau dont il vient de s'emparer ? Avec la socialisation qu'induisent les jeux de crèche ou de jardin d'enfants ?

De Rousseau à Darwin, de l'apparition des jeux éducatifs (ceux de Nathan voient le jour en 1904) à la multiplication des écoles maternelles (qui, très vite, s'inspirent des méthodes promues par Maria Montessori, Ovide Decroly ou Célestin Freinet, toutes axées sur le respect du développement psychomoteur de l'enfant), le jeu ne cesse ainsi, durant toute la première moitié du XXe siècle, de conquérir ses lettres de noblesse.

Les textes officiels soulignent son rôle positif dans le développement cognitif, affectif et social des petits et des grands. Il faudra toutefois attendre le développement de la psychologie de l'enfant et, surtout, l'avènement de la psychanalyse pour que le jeu soit considéré comme une activité véritablement fondatrice de la personnalité. Celle sans laquelle aucune vie n'est réellement possible.

"Le jeu est fondamental dans la construction de l'humain et dans le développement des capacités de socialisation et de gestion des situations de conflit, qu'elles soient internes ou avec l'autre. Il permet une mise en forme de la vie pulsionnelle et fantasmatique" , résume le psychiatre Patrice Huerre, qui a codirigé un dossier sur ce thème dans la revue Enfances & Psy ("Jouer" , n° 15, Ed. Erès 2001, 160 p., 15 €). Et de rappeler que le jeu, "essentiel aux capacités de création" , est aussi pour les professionnels de l'enfance "un véritable moyen préventif et un précieux outil thérapeutique" .

Freud, en effet, avait été le premier à le soutenir : "L'opposé du jeu n'est pas le sérieux, mais la réalité." Lui emboîtant le pas, les premières psychanalystes d'enfants (Hermine von Hug-Hellmuth, puis Mélanie Klein) accentuèrent encore l'importance du jeu celui-ci remplaçant alors le matériel du rêve pour accéder à l'inconscient.

Mais c'est au pédiatre britannique Donald Winnicott que revient de lui avoir donné son véritable statut en psychanalyse, en le définissant comme un phénomène transitionnel, entre objectivité et subjectivité, et en le reliant au plaisir et à la créativité. Le fait que l'enfant soit capable de jouer, n'hésite-t-il pas à affirmer dans Jeu et réalité (1971), revient ainsi à questionner "ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue" .

Morceau de chiffon, nounours, bout de laine : quel qu'il soit, le premier "objet transitionnel" adopté par le nourrisson lui permettra d'accepter l'absence de sa mère, lui donnera le sentiment d'exister malgré cette absence. Ainsi entrera-t-il dans le monde du jeu, estime Winnicott. Lequel fait ici une distinction très nette entre le "game" (jeux de société ou éducatifs, à la fonction réglée et donc limitée) et le "playing" , qui recouvre l'activité même de jouer : un acte créateur, une invention individuelle permettant une infinité de variations.

Viendra ensuite, vers 2-3 ans, la grande période du "faire semblant" ("on dirait qu'on serait..." ) : elle jouera à la marchande ou à la dînette, il imitera ses héros préférés. Vers 4-5 ans, le besoin d'autonomie l'emporte : rien ne sera plus important que courir, toucher à tout, manipuler, exercer ses sens et ses muscles.

Ce à quoi s'ajoutera, vers 6-7 ans, l'esprit de compétition. Les échanges avec les autres enfants et avec les adultes s'intensifient par la parole, le dessin, l'écriture, les jeux de prouesse. L'imagination se développe, et les jouets, baigneurs ou petites voitures, ne comptent jamais autant que lorsqu'on fait d'eux ce que l'on veut qu'ils soient.

Car l'enfant, lorsqu'il joue, entre dans une aire intermédiaire, où la réalité se voit remodelée en fonction de ses besoins internes tout comme le nourrisson, grâce à son objet transitionnel, entretenait une illusion de toute-puissance. Une condition nécessaire à la quête de soi et à la construction de la personnalité, que Winnicott étend volontiers à tous les âges de la vie. Pour lui, en effet, le jeu est à l'origine de toute créativité. Et la créativité, "c'est la capacité de conserver tout au long de la vie quelque chose qui est propre à l'expérience du bébé : la capacité de créer le monde" .


Catherine Vincent
Article paru dans l'édition du 04.05.05