11/30/2005: "Science et manipulation, une affaire d'éthique"
Les journées annuelles d'éthique s'ouvrent aujourd'hui par une réflexion sur les problèmes posés par les possibilités de manipulation des comportements. Aussi bien dans le domaine de la prise de décision que de la détermination génétique ou de la manipulation par la publicité. Que traduisent ces nouvelles possibilités liées aux avancées de la science ? Va-t-on les utiliser pour accroître l'autonomie et le respect de l'individu ou pour le réduire et l'asservir, s'interroge Jean-Claude Ameisen, membre du Comité consultatif national d'éthique.
Propos recueillis par Catherine Petitnicolas
[29 novembre 2005]
LE FIGARO. – Depuis la nuit des temps, l'être humain a essayé de manipuler son prochain. Mais aujourd'hui où en est-on avec le développement prodigieux des neurosciences et en particulier celui de l'imagerie cérébrale qui permet de «voir» le cerveau en train de fonctionner, ou celui de nouvelles molécules ?
Jean Claude AMEISEN. – Un des problèmes de la science, c'est qu'elle comprend le monde lorsqu'elle le transforme en objet. Avec, à l'extrême, le risque de réduire l'être humain à son cerveau, puis ce cerveau à ses cellules, ses cellules à des atomes pour finalement entrer dans un système où la notion même de subjectivité et donc d'écoute de celle-ci disparaît. Or, en neurobiologie, ce qui définit l'être humain, c'est justement sa propre subjectivité. D'où l'irruption d'un conflit entre la compréhension scientifique qui avance en transformant ce qu'elle étudie en objet, et l'être humain qui se définit avant tout comme un sujet, comme un acteur de sa propre existence.
On retrouve le même débat dans les psychothérapies avec, d'un côté, les thérapies comportementales, et, de l'autre, la psychanalyse ?
Tout à fait. Les premiers disent : «Je vais vous aider à modifier votre comportement pour votre bien.» Mais le risque, c'est de ne plus être à l'écoute du sujet. Les seconds leur rétorquent : «Les neurosciences négligent l'importance du sujet en tant qu'acteur de sa propre compréhension. Je rejette donc toutes leurs conclusions.» On navigue entre deux écueils : risque de déshumanisation dans l'approche comportementaliste, risque d'obscurantisme scientifique dans l'approche analytique qui prétend être la seule à pouvoir préserver la dignité de l'individu sujet.
L'utilisation des progrès des neurosciences ne permet-il pas d'intervenir sur le comportement d'autrui pour son bien, mais aussi à son détriment ?
Prenons l'exemple de l'imagerie fonctionnelle du cerveau dans le domaine de la décision. Si je regarde le cerveau d'un individu en train de fonctionner, puis-je en savoir plus sur ses intentions que lui-même, puis-je les anticiper ? Mais à un degré de plus, on peut entrer dans un domaine d'ordre quasi coercitif. Comme la détection de mensonges sur laquelle les Américains ont beaucoup investi en matière de lutte contre le terrorisme. Mais aussi dans le champ de l'entreprise pour développer des techniques capables de savoir si les employés mentent. Tout ceci montre bien que l'utilisation que l'on fait des progrès des neurosciences est du ressort de l'enjeu éthique. Ainsi, dans une société de plus en plus normative, si tout ceci s'accompagne d'une capacité de prédiction, on pourra craindre non seulement une manipulation, mais aussi une «normativation» de l'individu. Le risque, au fond, c'est celui de la déshumanisation.
La génétique pose aussi le problème de la liberté de l'individu et du libre arbitre.
Dans un nombre très restreint de maladies monogéniques (chorée de Huntington, myopathie, etc.), les informations génétiques ont un pouvoir prédictif. Mais c'est parce qu'elles prédisent quelque chose qui «contraint» l'avenir. Cela ne signifie pas pour autant que l'on puisse extrapoler le futur d'un individu à la seule lecture de son génome. D'autant que si un gène a une influence sur un comportement, ce dernier, en retour, va influer sur la façon dont les gènes seront utilisés. Les biologistes parlent de «causalité en spirale». «Une chose est à la fois chose causante et chose causée», disait déjà Pascal.
Des travaux récents ne montrent-ils pas le rôle de l'environnement sur l'expression des gènes ?
Chez la souris, des comportements comme l'anxiété (et les structures cérébrales associées) ont été attribués à des facteurs génétiques, transmis de génération en génération dans des lignées génétiquement identiques. Pourtant, si le souriceau est élevé dès la naissance par une mère adoptive, d'une lignée génétique calme, il va lui aussi le devenir à l'âge adulte. Une observation corroborée par une analyse des coupes de cerveau : l'animal aura hérité d'une nouvelle répartition de ses récepteurs aux neuromédiateurs, proches de ceux de sa mère adoptive. La relation maternelle ou, plus globalement, l'environnement va donc influer sur la façon dont un nouveau-né va utiliser ses gènes. Autrement dit, même chez la souris, le cerveau se construit à la fois à partir de la nature des gènes de l'embryon, mais aussi à partir de l'environnement dans lequel il est plongé. On arrive ainsi à une notion de biologie en perpétuelle évolution où gènes et environnement se répondent dans un jeu complexe dont le résultat n'est pas a priori prévisible.
On est loin du simplisme initial du déterminisme génétique développé par la médecine prédictive qui prétend vous dire ce que vous êtes avant même que cela ne se soit réalisé.
Effectivement. Imaginer pouvoir prédire l'avenir grâce à la seule analyse des gènes, c'est extrêmement réducteur. Surtout lorsqu'il s'agit de maladies caractérisées par des troubles du comportement. Avec le risque majeur de stigmatiser un enfant et de l'emprisonner dans un avenir qui ne se produira peut-être jamais, en croyant simplement bien faire, en proposant un diagnostic précoce (d'autisme, de schizophrénie). La génétique est une discipline magnifique quand elle enrichit nos connaissances. Mais le danger de son interprétation, c'est le risque de nous emprisonner et de nous appauvrir.
Nous vivons dans un monde surexposé à la publicité, qui tente de nous influencer par tous les moyens.
Nous avons des réactions très négatives vis-à-vis de techniques de communication dont le but est de nous manipuler «par-devers nous». En revanche, nous acceptons plus volontiers des campagnes destinées à nous inciter à lutter contre le tabac, l'alcool, etc. Car elles tendent à changer le comportement de la société d'une manière que nous estimons bénéfique. Je pense que les interrogations sur le degré de manipulation doivent dépasser le fait d'approuver ou de condamner la manipulation en tant que telle. Mais il faut pour cela de la réflexivité (être capable de faire un retour sur soi). Une approche éthique du problème de la manipulation des comportements devrait se faire «avec consentement informé», comme cela se passe tous les jours avec les patients. Cette notion de consentement est essentielle. Elle est à l'articulation de l'apprentissage (et sa motivation, la sensation de récompense) et de l'addiction dont les mécanismes qui les sous-tendent sont très proches. Avec une différence de taille néanmoins : dans l'addiction, la capacité de retour sur soi est diminuée, voire empêchée. En d'autres termes, la dépendance appauvrit car elle restreint le champ des possibles alors que l'apprentissage enrichit. Le Figaro