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L’occulte

samedi 7 novembre 2009, par Paul Roazen

Si Bleuler, le maître de Jung, avait fait une « désagréable » impression à Freud au Congrès de Salzbourg, on peut peut-être expliquer cet incident spécifique par le principe freudien plus général : « On dit aussi d’un homme qu’il est unheimliche, étrangement inquiétant, quand on lui suppose de mauvaises intentions. » (Bleuler était un chef rival dont Freud réussit, à son profit, à détourner Jung.)

Mais on peut vraisemblablement penser que ce sont les aspirations mystiques de Freud, et son intérêt inconfortable pour l’occulte, qui, hormis des divergences scientifiques objectives, favorisèrent la rupture entre lui et son successeur désigné.

Freud et Jung partageaient un même intérêt pour l’occulte. Freud écrivit quelque part que l’un des deux thèmes qui l’avaient « toujours rendu perplexe jusqu’à lui faire perdre la tête » était celui de l’occultisme ; or les problèmes de l’occultisme, du spiritisme et de la parapsychologie intéressaient Jung depuis longtemps.
Freud craignait que, vu son intérêt personnel tout particulier pour la télépathie (ou “transmission de pensées”, comme il préférait la nommer), le grief de mysticisme ne se portât sur ses autres travaux. Mais Freud et Jung avaient toutes les raisons de s’entêter dans cette direction de recherche.

Par ses études sur le rêve, Freud avait déjà été soupçonné de non-scientificité, voire de mysticisme ; mais ce n’est que parce qu’il négligea la sagesse scientifique reçue qu’il fut en mesure d’apporter une confirmation à certaines croyances populaires sur la signification des rêves.
La télépathie et l’onirisme avaient tous deux « suscité le même mépris et la même morgue de la part de la science officielle », ce qui incita Freud à affirmer la légitimité de ses investigations dans le domaine (pour lui) toujours obscur de la télépathie.
Désireux de justifier son intérêt pour l’occulte, Freud en revint à ses premières découvertes sur le rêve : « Il faut déclarer ses couleurs et s’inquiéter aussi peu du scandale à cette occasion qu’à d’autres peut-être plus importantes... Une fois de plus, il me fallait envisager de répéter, sur une échelle réduite, la grande expérience de ma vie : à savoir, proclamer une conviction sans rencontrer aucun écho provenant du monde extérieur. »

Pourtant, si Freud parlait dans ses lettres et ailleurs, de son besoin d’« audience », il voulait aussi rester seul. Il croyait avoir tiré le terrain intellectuel des rêves des brumes du mysticisme ; et puisque les rêves avaient longtemps été associés à la folie, Freud se sentait habilité à explorer les zones plus ténébreuses encore de l’occulte, dans son effort pour comprendre la névrose.

Les premières personnes à s’intéresser aux idées de Freud furent, dans une large mesure, des gens préoccupés surtout de phénomènes para-psychologiques. Parmi ses élève, Jung fut celui qui alla le plus loin dans ce domaine, tentant de comprendre la graphologie et l’astrologie, l’alchimie et même par la suite les soucoupes volantes. Non seulement il avait du respect pour le mysticisme religieux mais même la communication entre les vivants et les morts lui semblait probable.

Certains éléments de l’œuvre de Jung permirent à un opposant comme Jones de le taxer de « personnalité désinvolte », dont « la pensée manquait à la fois de clarté et de constance ». Jung avait un « esprit confus » et marqué d’« obscurantisme mystique », soutenait-il.
Si Jones porta ce jugement cinglant sur le caractère et l’œuvre de Jung dans son ensemble, c’est que, pendant un certain temps, il avait craint la puissance de l’influence qu’il paraissait avoir sur Freud ; plus tard, il essaya de mettre Freud en garde contre la tentation de prendre la télépathie au sérieux.
Il n’était pas le seul à éprouver ces angoisses. Karl Abraham en particulier, « réprouvait » ce qu’il appelait « la propension à l’occultisme, à l’astrologie et au mysticisme existant à Zurich... » Pour rassurer Abraham, Freud lui dit que la valeur scientifique de la psychanalyse n’allait pas sombrer à cause de (...) Jones eut beau essayer de se pencher sur le passé en décrivant l’intérêt de Freud pour l’occulte, son propre scepticisme le conduisit à exclure ce qu’il n’était pas à même de comprendre.

Un simple coup d’œil sur l’œuvre de certains autres élèves de Freud nous montre l’importance du rôle que jouèrent les problèmes de télépathie dans sa vie. Sandor Ferenczi, par exemple, un de ses amis proches et l’analyste hongrois le plus renommé, croyait avec enthousiasme à la réalité de la télépathie. Freud dit un jour voir, dans ses études sur l’occultisme, la preuve de son aptitude à se développer en toute autonomie au sein de la psychanalyse, sans céder davantage à la rébellion qu’à une soumission exagérée. Ferenczi semblait prêt à accréditer l’existence d’un pouvoir de prophétie, et un jour, avant le première guerre mondiale, il amena un télépathe médium à une réunion de la Société Psychanalytique de Vienne : quelqu’un devait noter quelque chose sur une feuille et le médium devait deviner ce que c’était.
Chaque fois que l’un de ses disciples faisait une communication sur un rêve télépathique ou rendait compte des performances supposées de quelque personne aux dons particuliers — sans du tout nier l’existence de pareils phénomènes — Freud conseillait à tous la plus grande prudence. Les Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne font état d’une « longue discussion » en 1910, « sur les phénomènes du spiritisme, de l’occultisme et de la clairvoyance (...) »

Durant la période qui précéda la première guerre mondiale, et parce que l’avenir de la psychanalyse était trop incertain peut-être, pour permettre d’y englober une discipline comme la télépathie, Freud demeura sceptique ; en public tout au moins. Lorsqu’il prit la parole à la fin de cette séance de la Société où il avait été question du « spiritisme, de l’occultisme et de la clairvoyance », il dit : « À supposer que de telles choses existent, elles sont physiologiques et non psychologiques. À part cela, il semble que subjectivement, le désir de tromper soit toujours présent. »

Néanmoins, les disciples les plus loyaux de Freud continuèrent à consacrer des travaux à la télépathie et à l’occulte — indice qui en vaut bien un autre quand il s’agit de montrer la persistance de son intérêt pour le sujet.

Si Freud pouvait admettre l’éventualité de la télépathie, et si le thème de l’occultisme le troublait, il savait aussi être coriace pour ce qui avait trait au royaume du mystérieux ou du miraculeux. Lorsqu’il parlait de la « tendance générale de l’humanité à être crédule et à croire naïvement au miraculeux », c’était précisément à ce qu’il entendait vaincre par la psychanalyse qu’il faisait allusion.
Freud écrit avec regret que « lorsque la psychanalyse et l’occultisme (...) se rencontrent (...) la première voit se dresser contre elle toutes nos pulsions mentales, si j’ose dire, alors que de puissantes et mystérieuses sympathies nous conduisent à mi-chemin du second ». Pour Freud, cette opposition signifiait que l’on avait touché à une vérité profonde ; un accueil favorable signifiait que l’on se conformait, intentionnellement ou non, à ce que les gens voulaient croire, dans leur désir de se leurrer eux-mêmes.
Persuadé que « l’humanité aspire irrémédiablement au mysticisme (...) et déploie d’incessants efforts pour faire gagner au mysticisme le terrain dont l’a privé L’interprétation des rêves, » Freud se devait de s’expliquer à ce sujet. Il finit par affirmer, dans le mysticisme, l’existence d’« une obscure auto perception de la sphère extérieure au moi, c’est-à-dire du ça ».

Les sentiments humains qu’il découvrait derrière les croyances mystiques étaient reliés aux autres émotions qu’il avait du mal à comprendre et à tolérer. Les sentiments de “passage”, ou encore le “sentiment océanique” étaient difficilement assimilables par l’idéal de rationalité de Freud ; on aurait dit qu’il soupçonnait toute forme d’extase de perturber la maitrise intellectuelle qui avait tant d’importance pour lui.
Pour Freud, la science était, en son essence, « le plus profond renoncement au principe de plaisir dont notre travail psychique soit capable ». Il était fier de sa faculté d’exhumer une cause mentale là où le sens commun était souvent incapable de déceler quoi que ce soit de problèmatique ; il récusa l’opinion selon laquelle « lorsqu’il s’agit, au contraire, de résolutions insignifiantes, indifférentes, on affirme volontiers qu’on aurait pu tout aussi bien se décider autrement, qu’on a agi librement, qu’on a accompli un acte de volonté non motivé ».

Freud admettait aussi la présence du hasard : « Je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C’est le contraire du superstitieux ». En rationaliste froid, il pensait qu’il serait superstitieux de trouver partout une causalité, alors que les coïncidences existent bel et bien. Il était contre « un respect exagéré à l’égard du “mystérieux inconscient”. Il n’est que trop facile d’oublier qu’un rêve n’est, en règle générale, qu’une pensée comme une autre ».

Freud alla jusqu’à nier la légitimité de l’intuition en psychologie. « La connaissance de l’univers ne peut découler que d’un travail intellectuel, d’observations soigneusement contrôlées, de recherches rigoureuses, mais non d’une révélation, d’une intuition ou d’une divination (...) L’intuition et la divination, si elles existaient vraiment, seraient capables de nous ouvrir de nouveaux horizons, mais nous pouvons, sans hésiter, les ranger dans la catégorie des illusions et parmi les réalisations imaginaires d’un désir ».
Relier l’intuition à la “révélation” et à la “divination”, c’était la condamner comme une sorte de supercherie. Ailleurs, Freud écrivit que « l’Einfühlung l’“empathie” (...) joue un très grand rôle, grâce aux possibilités qu’elle nous offre de pénétrer l’âme de personnes étrangères à notre moi ». Pourtant, il était si rationaliste que, s’agissant des processus qui président à la construction des théories, il fit observer : « Dans les travaux de ce genre je ne me fie pas beaucoup à ce qu’on appelle l’intuition ». et : « Pour autant que je puisse juger, l’intuition m’apparait plutôt comme l’effet d’une certaine impartialité intellectuelle ».

Comme l’a observé une biographe, Freud présentait au moins deux visages distincts, l’un sombre, passionné, porté au tourment et à la superstition, tendre parfois jusqu’à la sentimentalité, doué d’humour (...) l’autre raisonnable et un peu raisonneur, toujours prêt à reconnaitre ses torts pourvu qu’on les lui démontre, avec une propension à donner des leçons et à tirer de tout un enseignement.
Avec l’âge, ces deux aspects — le romantique respectueux de l’inconnu et le chercheur scientifique rationaliste — ne cessèrent de s’accentuer. Si étrange que cela paraisse, Freud se mit à croire à la transmission de pensée dans les années 1920, période de sa vie où il mettait de plus en plus en exergue le côté purement scientifique de la psychanalyse, par opposition à son côté artistique.

Bien que nombre de ces courants de la pensée freudienne aient pris place alors que Jung avait depuis longtemps quitté son cercle, celui qui veut comprendre ce qui avait uni les deux hommes et de qui provoqua leur rupture doit envisager la carrière de Freud comme un tout. Freud évoqua, en 1901, l’époque de ses fiançailles avec Martha : « Lorsque, jeune homme, j’habitais une ville étrangère, seul et loin des miens, il m’a souvent semblé entendre subitement prononcer mon nom par une voix connue et chère et je notais ce moment précis où s’était produite l’hallucination, pour me renseigner auprès des miens sur ce qui s’était passé chez eux à ce moment là. On me répondit chaque fois qu’il ne s’était rien passé. »
En 1924, toutefois, l’attitude de Freud envers la télépathie s’était assez modifiée pour qu’il complète d’une nouvelle phrase le résumé du récit de de qu’il avait appelé ses expériences d’“hallucination” : « Je dois cependant confesser que dans les dernières année, j’ai fait quelques remarquables expériences que l’on aurait aisément pu expliquer à partir de l’hypothèse d’une transmission télépathique des pensées ».

Freud participa à une séance de télépathie au moins, et il était aussi ouvert à l’occulte que le grand psychologue William James, qui, il est vrai, s’en laissait parfois conter. Ce que Freud avait principalement à l’esprit, ce n’était pas la communion avec les morts, mais la communication non verbale parmi les vivants. Que deux esprits puissent entrer en contact sans le secours d’un pont conscient le fascinait et lui faisait horreur à la fois.
Le concept de télépathie séduisait Freud car il aurait pu accroître l’importance de l’inconscient. Mais il craignait d’« avoir l’air de retourner à la superstition, en passant par-dessus la science ». Et il s’empressa, un jour, de récuser un semblant d’exemple de télépathie entre mère et enfant, établissant qu’en l’occurrence leurs inconscients se trouvaient en contact si étroit qu’il ne fallait aucune transmission de pensée pour l’expliquer.

Dès 1889 au moins, Freud fit allusion, dans ses écrits, « aux problèmes obscurs à la frontière de l’hypnose (transmission de pensées, etc.) ». Dans la mesure où il s’était lui-même appuyé sur la technique de l’hypnose dans ses premières psychothérapies, les prédispositions plus ou moins “magiques” de la psyché humaine lui étaient familières.

« Le sommeil », pensait-il, « parait particulièrement favorable à la réception du message télépathique » ; l’étude de la transmission des pensées semblait donc découler logiquement de ses premiers écrits sur le rêve. Non seulement il releva « le fait incontestable que le sommeil crée des conditions favorables à la télépathie » mais , pensant peut-être au sommeil comme à une forme temporaire de mort, il soutint que « l’immense majorité des injonctions télépathiques portent sur la mort ou une possibilité de mort ».

Si impartial qu’ait tenté d’être Freud en matière de télépathie, sa préoccupation de la mort était excessive, au point de confiner à la superstition. Une rencontre avec quelqu’un qui lui ressemblait lui rappelait la croyance populaire que la vision de son double constituait une prophétie de mort. Il écrivit ouvertement « Je trouve, dans ces opérations inconscientes sur les nombres, une tendance à la superstition (...) » et, invariablement, ces nombres portaient sur la date de sa mort : « J’en vins généralement à spéculer sur la durée de ma propre vie et celle de ceux qui me sont chers (...) »
Jones rapporte qu’à soixante ans, Freud « croyait superstitieusement n’avoir plus que peu d’années à vivre », et lors d’un voyage en Italie, il fut hanté par le nombre soixante-deux. À différentes époques, il crut qu’il mourrait à un âge déterminé ; à quatre-vingt et un ans, il nourrissait l’idée qu’il mourrait au même âge que son père.

La gène de Freud à propos de la télépathie avait un lien étroit avec le problème de la mortalité. Si son “double” était « un étrangement inquiétant signe avant-coureur de la mort », il représentait aussi « une assurance de survie (...) ». Freud pensait que la croyance en un “double” était originellement une assurance contre la destruction du moi, « un énergique démenti à la puissance de la mort », comme le dit Rank, et probablement l’âme immortelle était -elle le premier double du corps.

Précisément, chaque fois qu’une pensée de Freud se réalisait, ses craintes superstitieuses s’en trouvaient ranimées. En l’honneur de son cinquantième anniversaire, en 1906, ses disciples lui firent frapper un médaillon, avec un motto tiré de l’Œdipe-Roi de Sophocle : « qui résolut l’énigme fameuse et fut un homme de très grand pouvoir ». Cette inscription fit une désagréable impression sur Freud, dans la mesure où c’était exactement la même qu’il avait choisie des années auparavant, pour son propre buste à l’université de Vienne. Lorsqu’il vit le message du médaillon, « Freud pâlit, s’agita, et, d’une voix étranglée demanda qui y avait songé ».

La sensibilité aiguë de Freud à la mémoire, à ses sélections et ses déformations, venait, en toute logique, à l’appui de son intérêt pour les sentiments de “déjà vu”. Mais sa recherche sur de telles illusions s’accompagnait aussi d’un jeu de sentiments personnels qui offrait davantage matière à controverse, à savoir sa réaction de gêne sinon de dégoût envers ce qu’il discuta sous la rubrique Das Unheimliche, d’« inquiétante étrangeté ». Pour Freud, cela signifiait désagréable et, dans son essai, il y voyait un « concept apparenté à ceux d’effroi et d’angoisse ».

Sa curiosité à ce sujet n’était pas exempte d’angoisse. Avec assez d’à-propos pour un homme si intéressé par le problème du double, il connaissait d’autres auteurs qui avaient fouillé dans le surnaturel. De manière significative, Freud considéra sa vision du problème comme totalement dénuée d’originalité. Comme son essai avait été composé dans l’isolement qu’imposaient les conditions d’existence à Vienne durant la première guerre mondiale, il écrivit : « Je dois convenir toutefois que, pour des raisons faciles à comprendre et tenant à l’époque où il a paru, la littérature dans ce petit article, et en particulier la littérature étrangère, n’a pas été consultée à fond, ce qui lui enlève auprès du lecteur tout droit à la priorité. »

Il est difficile, en repensant aux déboires de Freud avec Adler et Steckel, de ne pas conclure que, tout légitime qu’il fût, son souci de priorités dérivait aussi d’angoisses personnelles. À cet égard il est intéressant de noter que le second problème qui, outre celui de l’occultisme, « le rendait perplexe jusqu’à lui faire perdre la tête », était une controverse à propos de l’auteur présumé des pièces de Shakespeare.

Freud choisit d’envisager la face négative des sentiments d’« inquiétante étrangeté ». Il pensait que « chaque fois elle se laisse ramener au refoulé de choses autrefois familières » puisqu’elle était pour lui « cette vanité de l’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps, et de tous temps familières. »

Si Bleuler, le maître de Jung, avait fait une « désagréable » impression à Freud au congrès de Salzbourg, il est peut-être possible d’expliquer cet incident spécifique par le principe freudien plus général : « On dit aussi d’un homme qu’il est unheimliche étrangement inquiétant , quand on lui suppose de mauvaises intentions. » (Bleuler était un chef rival dont Freud réussit, à son profit, à détourner Jung.)

Freud devait avoir avec Jung certains problème qu’il avait eus jadis avec Fliess et Adler, tout au moins dans leurs polémiques pour déterminer « qui avait eu telle ou telle idée le premier. » Le traitement psychanalytique tournait autour du transfert de pensées, conscientes autant qu’inconscientes, du patient à l’analyste ; il n’était donc pas surprenant que Freud tente de comprendre les phénomènes de communication télépathique et d’en donner une explication rationnelle.

Peut-être un analyste contemporain verrait-il, dans les tourments de Freud à propos de la transmission de pensée (comme dans son angoisse des nombres), un reliquat de son passé infantile : une peur panique que quelqu’un puisse lui enlever quelque chose et une réaffirmation du fait qu’il était le premier sinon le seul enfant de sa mère. Il faut au moins quelques explications de ce genre pour expliquer qu’un homme de science aussi consciencieux que Freud soit allé jusqu’à accepter la réalité de la télépathie.

Avant la première guerre mondiale, il lui arriva, tard dans la nuit et dans un café, d’évoquer devant ses disciples sa croyance en quelque chose de mystique dont il ne désirait pas parler. Le temps aidant néanmoins, il gagna en audace et, en 1921 lut à un petit groupe d’adhérents un article sur « la psychanalyse et la télépathie » qui demeura à l’état de manuscrit jusqu’à sa mort et plus tard encore. Tout en prétendant que son attitude personnelle envers la question restait ambivalente et peu enthousiaste, il devint plus franc au fil des années.
En 1932 Freud écrivit :« Quand, il y a cela plus de dix ans, je vis surgir dans mon horizon ces phénomènes occultes, je ressentis moi aussi la crainte qu’ils n’en vinssent à menacer notre conception scientifique du monde, qui aurait dû céder la place au spiritisme ou à la mystique si certaines données de l’occultisme s’étaient confirmées. Actuellement, j’ai changé d’avis. »
Il en vint à croire que ses expériences cliniques lui avaient fourni assez de matériaux sur la télépathie pour conclure « la balance penche ici encore du côté de la transmission de pensées ». Comme dans le cas de ses idées antérieures, Freud insistait pour décrire sa contribution comme factuelle plutôt que conceptuelle : « Dans l’ensemble, écrivait-il à présent, la balance semble pencher vers la véritable transmission de pensée. »
Ainsi qu’il l’écrivit dans une lettre la même année, « tous les phénomènes dits occultes recouvrent quelque chose de neuf et d’important le fait de la transmission de pensée, c’est-à-dire le transfert de processus psychiques à d’autres gens à travers l’espace ». Comme les rêves, les phénomènes occultes cachaient leur signification secrète derrière un contenu manifeste.

On ne devrait pas être surpris de ce que Freud crût parfois autant à la télépathie de Jung. En expliquant les racines de la superstition, il avait noté : « La prédilection des obsédés pour l’incertitude et le doute devient chez eux une raison d’appliquer leur pensée à des sujets qui sont incertains pour tous les hommes et pour lesquels nos connaissances et notre jugement doivent nécessairement rester soumis au doute » ; il faisait allusion ici à la mort et aux souvenirs, en même temps qu’à la paternité et à l’immortalité.

Pour quelles raisons Jung s’intéressa-t-il à l’occulte ? Le tempérament obsessionnel personnel de Freud fournit, en ce qui le concerne, des motifs suffisants. Assurément Freud pensait : « Ma propre superstition prend racine dans une ambition étouffée — l’immortalité — et, dans mon cas prend la place de l’angoisse de mort devant la précarité normale de la vie... »

Freud et Jung désiraient tous deux ardemment l’immortalité et, la querelle qui naquit entre eux illustre bien le principe freudien en vertu duquel on interprète parfois la motivation inconsciente des autres afin de rester aveugle à la sienne propre. La méthode de traitement de Freud poussait à surestimer l’importance de la réalité psychique et, il soutenait que cette tendance était à l’origine de la superstition.
Freud écrivit en 1901 que chez des gens souvent très intelligents, la superstition s’enracine dans des tendances refoulées d’un caractère hostile et cruel. La superstition signifie avant tout attente d’un malheur et, celui qui a souvent souhaité du mal à d’autres mais qui, dirigé par l’éducation, a réussi à refouler ces souhaits dans l’inconscient, sera particulièrement enclin à vivre dans la crainte perpétuelle qu’un malheur ne vienne le frapper à titre de châtiment pour sa méchanceté inconsciente.
Pareilles caractéristiques correspondraient assez bien à Freud. D’après lui, ceux qui ont des tendances obsessionnelles découvrent d’inhabituelles coïncidences — telle la rencontre réitérée du nombre soixante-deux —, de réelles projections de leurs propres sentiments intimes.

Freud cependant, prétendit un jour : « Je suis obligé d’avouer que je fais partie de cette catégorie d’hommes indignes devant lesquels les esprits suspendent leur activité, et auxquels le suprasensible échappe ; de sorte que je ne me suis jamais trouvé capable d’éprouver quoi que ce soit qui pût faire naître en moi la croyance aux miracles. »

Mais l’engagement de Freud par rapport à l’occultisme ne peut faire aucun doute ; il écrivit un jour : Si je devais refaire ma vie, je me consacrerais à la recherche psychique plutôt qu’à la psychanalyse. Le fait qu’un homme de science aille aussi loin que lui dans cette direction n’est paradoxal qu’à première vue.
Mû par ses propres nécessités intérieures, Freud avait fondé une technique thérapeutique et un système théorique et, dans son traitement des patients, il avait trouvé une aide pour sa propre cure. Même si l’on pouvait se faire une idée assez nette de la personnalité de Freud, il était cependant assez difficile à comprendre dans la vie réelle. On peut néanmoins penser que ce sont vraisemblablement les aspirations mystiques de Freud et son intérêt inconfortable pour l’occulte qui, hormis les divergences scientifiques objectives, favorisèrent la rupture entre lui et son successeur désigné.