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Œdipe

samedi 7 novembre 2009, par Paul Roazen

À l’apogée de ses difficultés avec Freud en 1912-1913, Jung pensait vraisemblablement que c’était la façon même dont Freud dirigeait le mouvement qui était à l’origine de la mobilisation des velléités de révolte contre lui. Dans une lettre à Jung, qui ne fut pas envoyée, Freud évoqua « le reproche que vous me faites d’abuser de la psychanalyse pour maintenir mes élèves dans une dépendance infantile et d’être, de ce fait, responsable de leur conduite infantile à mon égard... »

La controverse avec Jung s’intègre à un modèle déjà bien établi dans la vie de Freud. Il s’épanchait parfois avec trop d’enthousiasme devant certaines personnes et avait tendance à les idéaliser. Il leur reprochait ensuite de ne pas posséder les qualités qu’il leur avait lui-même prêtées, de ne pas être à la hauteur de l’idée qu’il s’en était fait.

En observant les relations que Freud entretenait avec ses élèves préférés et ses mentors, on se rappelle ce qu’il avait écrit dans L’interprétation des rêves sur sa relation d’enfance avec son neveu John : « Tous mes amis sont en un sens des réincarnations de cette première figure... Ma vie affective a toujours été marquée par des amitiés intimes et des haines farouches ; je n’ai jamais pu m’en passer... »
Tout au long de sa vie, Freud entretint des relations amicales étrangères à ce modèle « oncle-neuveu » — par exemple avec Oskar Rie ou Léopold Kœnigstein — mais ces hommes savaient peu ou rien de son travail. Ses élèves fidèles stigmatisèrent la « lâcheté », la « résistance » et la « fuite devant l’inconscient » des collègues de jadis qui avaient abandonné Freud.
Bien que ces accusations puissent comporter un élément de vérité, il faut en même temps envisager le problème dans la perspective de ses disciples talentueux : pour Jung, comme pour Adler avant lui, il était intolérable de se voir barrer la route par un génie et, il dut aller son propre chemin pour décharger sa frustration et conserver sa créativité.

Certains traits particuliers du cercle de Freud favorisaient ces conflits. D’une part la psychanalyse était une « science » fondée sur des preuves objectives, d’autre part Freud soulignait parfois la nature autobiographique de ses découvertes. Comment un disciple pouvait-il faire clairement la part des choses entre l’œuvre qui constituait un apport à la science neutre et celle qui se contentait de refléter des idiosyncrasies personnelles ? Freud pensait posséder des droits de propriété spéciaux dans son domaine et, en même temps voulait concevoir la psychanalyse comme une partie de la science occidentale, indépendante de la volonté humaine. En décourageant la controverse et en prônant la conformité à la volonté du groupe — sinon à celle de Freud —, le cercle freudien a laissé passer beaucoup d’occasions de discuter ouvertement de ses différends et, par conséquent, les explosions ont souvent été d’une puissance hors de toute proportion. Comme Freud le fit observer lui-même, en psychanalyse la nature des preuves est telle qu’on n’atteint jamais le degré de certitude que l’on peut obtenir dans d’autres domaines ; l’excommunication devient alors la méthode la plus souvent usitée pour aplanir les contestations.

À l’apogée de ses difficultés avec Freud en 1912-1913, Jung pensait vraisemblablement que c’était la façon même dont Freud dirigeait le mouvement qui était à l’origine de la mobilisation des velléités de révolte conte lui. Dans une lettre à Jung qui ne fut pas envoyée, Freud évoqua « le reproche que vous me faites d’abuser de la psychanalyse pour maintenir mes élèves dans une dépendance infantile et d’être, de ce fait, responsable de leur conduite infantile à mon égard... » En maintenant ses élèves dans sa dépendance jusqu’à ce que leur individualité ne puisse plus s’exprimer que dans la révolte, en faisant de la profession d’analyste une question de vie ou de mort, Freud contribuait à créer des réactions œdipiennes. Wittels estimait que Freud « avait certainement l’art de traiter ses élèves comme des enfants en faisant alterner récompenses et punitions et, en les tenant à l’abri des mauvaises fréquentations ».

Dans une lettre de mars 1913, Jung écrivit : « Pas mal de névrosés n’ont besoin de personne pour leur rappeler leurs devoirs et leurs obligations sociales, mais sont plutôt nés (créés), pour être les porteurs de nouveaux idéaux culturels. Tant que nous ne considèrerons la vie que rétrospectivement, comme c’est le cas dans les écrits psychanalytiques de l’École de Vienne, jamais nous ne rendrons justice à ces personnes et jamais nous ne leur apporterons la délivrance à laquelle ils aspirent de tout leur être. Car de cette manière, nous ne les exerçons qu’à être des enfants obéissants et renforçons, par là même, les forces qui ont fait d’eux des malades — leur hésitation conservatrice et leur soumission à l’autorité —, [...] l’impulsion qui les dégage de leur relation conservatrice au père n’est nullement un désir infantile d’insubordination ; c’est un besoin puissant et intense de développer leur propre personnalité, et le combat qui y mène est pour eux un impératif. La psychologie d’Adler rend bien davantage justice à cette situation que celle de Freud. »

Après leur rupture, Freud décrivit Jung comme « une personne qui, incapable de supporter l’autorité d’un autre, était encore plus incapable de s’imposer elle-même comme une autorité, et dont l’énergie s’épuisait dans la poursuite sans scrupules de ses intérêts personnels. »

Jones prit quelque peine à détromper le public sur la réputation d’intolérance que s’était gagnée Freud, et s’en prit en particulier à ceux qui comparaient la psychanalyse à un mouvement religieux, avec Freud comme nouveau pape. Selon sa propre version de ces malentendus, Freud était certes le pape de la nouvelle secte, voire un personnage de rang plus élevé encore, auquel tous devaient obéissance ; ses écrits étaient le texte sacré auquel les gens qui se voulaient infaillibles... devaient prêter foi. Comme toute Église, elle avait ses hérétiques qu’il fallait exclure. La caricature était assez évidente, mais le minuscule élément de réalité qu’elle renfermait était bien fait pour prendre la place de la réalité pourtant bien différente. Jones avait beau douter que « l’idée générale de pape » fût d’un grand secours pour comprendre Freud, l’honnêteté de ce dernier eu pour effet de saper les tentatives ultérieures du biographe pour clarifier la position du maitre. Ainsi que se le remémora Ludwig Binswanger : « Je demandai à Freud [...] comment cela se faisait que ce soient précisément les aînés, et peut-être les plus talentueux de ses disciples, Jung et Adler pour citer des exemples, qui aient rompu avec lui. Il me répondit, non sans un brin d’auto-ironie : « Précisément parce qu’ils voulaient être papes. » » En 1924, Freud employa encore la métaphore religieuse en parlant de Jung et d’Adler comme de « deux hérétiques ».

À peine Jung fut-il présenté à Freud que le thème de l’œdipe vint sur le tapis. Le jour qui suivit la première visite de Jung, en février 1907, Freud les interrogea dit-on — Jung et Binswanger —, à propos de leurs rêves. D’après les souvenirs du compagnon de Jung : « Je ne me rappelle pas le rêve de Jung, mais je me rappelle l’interprétation qu’en fit Freud, à savoir que Jung désirait le détrôner et prendre sa place. » Jung aspirait sans nul doute à accomplir au moins autant que Freud et entretint peut-être des désirs meurtriers envers lui vers la fin de leur relation. Mais la mythologie classique qui, pressentait Freud, développe si souvent en thème conscient ce qui se trouve profondément enfoui en nous, relate, outre le crime d’Œdipe, la tentative d’infanticide de son père, et nous parle également d’autres pères qui prirent l’initiative contre leurs fils ; Kronos anéantit tout ses fils sauf un, Zeus.

Même lorsque leurs rapports furent les plus intimes, on décelait des signes de fatigue et de tension entre Freud et Jung. Jung vénérait Freud tout en cultivant son « béguin » pour la religion ; enfant, il avait été victime d’un attentat sexuel par un homme qu’il avait autrefois adoré, aussi ses sentiments vis-à-vis de Freud le mettaient-ils mal à l’aise. Pour sa part, Freud pensait qu’« un transfert empreint de religiosité serait particulièrement catastrophique et ne pourrait se terminer que par l’apostasie. »

Tous deux furent invités à prendre la parole au vingtième anniversaire de l’université Clark en 1909 ; ils traversèrent donc l’Atlantique (avec Ferenczi). Durant le voyage ils se firent mutuellement part de leurs rêves. Aux yeux de Freud, Jung et Ferenczi étaient ses héritiers en psychanalyse ; ils dirent plus tard à Jones : « le thème prédominant et récurrent » des rêves de Freud « était le souci et l’inquiétude que lui causaient l’avenir de ses enfants et celui de la psychanalyse. »
Jung estima, dit-on, qu’en ce qui concerne ces rêves de Freud, le problème venait de leur rapport avec le triangle formé par Freud, sa femme et la sœur cadette de celle-ci : « Freud n’imaginait pas que j’étais au courant du triangle et de la relation intime avec sa belle-sœur. Aussi, quand il me raconta le rêve dans lequel sa femme et sa belle-sœur jouaient des rôles importants, je demandai à Freud de le conter quelques associations personnelles avec le rêve. Il me regarda avec amertume et dit : « Je pourrais vous en dire plus, mais je ne puis risquer mon autorité. » Ceci mit évidemment fin à ma tentative de m’attaquer à ses rêves. »

Les signes de tension les plus spectaculaires survinrent lors de deux courts évanouissements de Freud. L’un eut lieu à Brème, avant leur départ pour le voyage de 1909 aux États-Unis.
Freud venait de réussir à persuader Jung de renoncer à l’abstention de boissons alcoolisées sur laquelle insistait Bleuler ; il est curieux que Freud, qui détestait « la légère griserie que la moindre boisson provoque », ait entrepris de modifier l’attitude de Jung envers l’alcool. Mais la position de Jung sur ce point faisait partie de la tradition du Burghölzli et, en prenant un peu de vin avec Freud et Ferenczi, le jeune médecin suisse leur signifiait qu’il changeait d’allégence.
Au moment de leur discussion sur l’alcool, Jung se dit fasciné par certaines découvertes récentes de « cadavres conservés dans la tourbe » dans les nécropoles préhistoriques de Copenhague. Il avait confondu ces corps avec des momies du XVIIe siècle conservées à Brême ; Freud le corrigea, mais l’intérêt persistant de Jung pour le thème des « cadavres », « lui porta sur les nerfs. »

Une autre fois, lors d’une réunion à Munich, en 1912, alors que les tensions entre Freud et Jung étaient encore plus évidentes, Freud reprocha, nous dit Jones, aux deux Suisses Jung et Riklin, de publier dans des revues de leur pays certains travaux psychanalytiques sans que son nom y fût mentionné. Jung répondit que cette mention aurait été inutile puisque tout le monde était bien au courant, mais Freud avait perçu les premiers indices de la brouille qui devait se produire l’année suivante. « Il insista et prit la chose d’une façon assez personnelle... nous le vîmes soudain tomber évanoui. »
Jung transporta Freud dans la pièce voisine où celui-ci remarqua : « Comme il doit être agréable de mourir. »

Les questions de priorités, que Freud ne prenait jamais à la légère, avaient déjà surgi dans les rapports de Jung avec la psychanalyse. Jones mentionna en 1908, « une de ces stupides petites questions de priorité qui... n’ont jamais cessé d’entraver le progrès scientifique... » En fait Abraham avait omis de mentionner, dans sa communication au Congrès, les recherches de Bleuler et de Jung sur la démence précoce, auxquelles il n’accordait aucun crédit. Jung le prit très mal à l’époque.
Freud essayait ordinairement d’apaiser la « susceptibilité en matière de priorités » chez ses disciples et ce, en l’occurrence, avec succès. Sa propre préoccupation à cet égard ne le cédait pourtant en rien à celle de ses adeptes. Du temps où il était encore en bons termes avec Jung, il avait pu, plaisantant à demi, parler à propos du travail de son premier élève de forme de plagiat.

La syncope de Freud à Munich — comme celle de Brême — avait un rapport très étroit avec le problème des désirs meurtriers de Jung à l’égard de Freud. Avant l’incident, Freud et Jung étaient en train de discuter d’un récent article d’Abraham sur Aménophis IV d’Égypet ancienne (Akhnaton) ; Abraham avait été impressionné par « l’importance accordée à la vérité dans son enseignement éthique et avait mentionné au passage que, sans être épileptique, Aménophis enfant avait, disait-on, souffert de « crises ». »
Dans ses dernières années, Freud revint au problème de l’origine du monothéisme égyptien ; dans Moïse et le monothéisme il souleva alors à nouveau le problème des priorités en disant que Moïse avait emprunté aux Égyptiens une religion qu’il avait ensuite transmise aux Juifs. En 1912 cependant, le conflit entre Freud et Jung portait sur les préoccupations du maître quant à l’avenir de ses idées entre les mains de son successeur désigné. Freud s’exprima lui-même sur un mode théâtral en s’évanouissant. Freud sentait qu’il dépendait de Jung et, l’interprétation que ce dernier avait donné d’Aménophis — selon lui bien autre chose qu’un homme qui avait fait rayer le nom de son père des monuments, un homme dont il n’était pas aussi simple de se débarrasser puisqu’il était le fondateur d’une grande religion — ébranla peut-être la foi de Freud en l’homme auquel il voulait confier la psychanalyse.

Lors de ses deux syncopes, tout se passa comme si Freud avait été submergé de colère au point de ne pas supporter ses propres émotions. En s’évanouissant, il tentait peut-être aussi de montrer à Jung ce qu’il considérait comme un motif sous-jacent chez lui, à savoir sa volonté de voir disparaître Freud. On peut sans doute aussi considérer cette défaillance de Freud comme un geste d’apaisement de sa part, une tentative de regagner ce qu’il craignait de perdre. Jung, néanmoins, interpréta cette syncope comme un signe d’évitement et de soumission ; d’une part Freud était sensible aux critiques et à tout défi à son autorité, d’autre part il était réticent à s’engager dans un conflit ouvert en face à face avec Jung. Freud « ne pouvait supporter la moindre parole critique », est-il censé avoir dit en se remémorant ces incidents. « Exactement comme une femme. Confrontez-la à une vérité déplaisante : elle s’évanouit ».

Enfant, c’est Jung qui avait eu de courts moments de syncope. Mais à l’âge adulte, Freud connut au moins deux autres épisodes de ce genre, tous deux en rapport avec Fliess.
Au début des années 1890, Fliess avait opéré du nez une patiente de Freud, « Irma » (Emma Eckstein) ; quelque temps après, celle-ci saigna abondamment du nez en présence de Freud, et il s’évanouit à la vue du sang. Le surprenant dans ce « moment du faiblesse », elle s’était, dit-on, moquée de lui par la remarque : « c’est bien le sexe fort ! ». Il se peut qu’en s’évanouissant Freud ait tenté d’échapper à la situation, pour ne pas avoir à soigner l’hémorragie de la patiente, ou bien avoir à avouer que son ami avait pu commettre la moindre erreur.
Dans les années 1890 encore, lorsque Freud pensait ressentir des palpitations cardiaques d’origine non organique, il éprouva, en compagnie de Fliess, « des symptômes très semblables, encore que moins intenses, dans la même salle... », celle de Munich où il s’évanouit plus tard devant Jung.

Jones pensa que « la ressemblance entre les deux situations », celle avec Fliess d’abord, celle avec Jung ensuite, était « indéniable » et mettait « en lumière la répugnance générale de Freud pour les disputes ; abandonnées à elles-mêmes, ses émotions étaient propres à le dépasser, d’où la main de fer dans laquelle il s’emprisonnait habituellement ».

En novembre 1912, Freud écrivit à Ferenczi : « J’ai eu une crise d’angoisse, à table, comme cela m’était arrivé au Essighaus [1] à Brême ; j’ai voulu me lever et j’ai perdu connaissance un moment ». Et le mois suivant Freud écrivit à Binswanger : « À la suite de mon accident de Munich, je m’attends à être déclaré bon pour l’éternité. Stekel a écrit récemment à mon sujet que mon comportement montrait déjà le trait hipocritique (sic !). Ils brûlent tous d’impatience, mais je peux leur répondre comme Mark Twain le fit dans un cas semblable : Nouvelles annonçant ma mort vraiment très exagérées [2] ».

Freud multiplia ses efforts d’auto-investigation après ces épisodes :
« Mon évanouissement de Munich fut sûrement l’effet d’éléments psychogènes, avec de forts renforcements somatiques (une semaine de tracas, une nuit blanche, l’équivalent d’une migraine, les tâches du jour). J’avais eu plusieurs autres accès de ce genre ; chaque fois il y eut des causes annexes similaires, souvent un rien d’alcool, que je ne supporte absolument pas. Parmi les éléments psychiques, le fait que j’avais eu une crise absolument semblable au même endroit à Munich, en deux occasions antérieures, il y a quatre et six ans de cela. À la lumière d’un diagnostic plus attentif, il semble à peu près impossible d’attribuer ces accès à une cause plus grave, à une faiblesse cardiaque par exemple. Des sentiments refoulés, dirigés cette fois contre Jung, comme autrefois contre un de ses prédécesseurs, jouèrent naturellement le rôle essentiel ».

Ce que Freud écrivit en 1927 à propos des crises de Dostoïevski — « bien avant l’incidence de l’épilepsie », pensait-il — peut en partie expliquer comment il comprit, à l’âge de la maturité, ces précédentes syncopes :
« Ces attaques étaient liées à l’idée de mort [...] Nous connaissons la signification et l’intention de ces crises léthargiques. Elles impliquent une identification avec un mort, une personne qui est vraiment morte, ou qui vit encore et dont on souhaite la mort ; ce dernier cas est le plus significatif. La crise se trouve avoir alors la valeur d’un châtiment : on a souhaité la mort d’autrui, on est à présent cet autrui et on est mort ».

En s’évanouissant alors en présence de Jung, il se peut que Freud ait expié la haine criminelle par laquelle il réagissait aux désirs meurtriers qu’il discernait chez son disciple contre lui-même. En s’évanouissant, Freud avait éperdument fuit une situation désagréable. Mieux vaut parfois mourir en imagination que d’avoir à assumer sa propre agressivité. En même temps, Freud battait en retraite dans la discussion, tout en indiquant à Jung, de la manière la plus théâtrale qui soit, que les thèmes débattus étaient de la plus grande importance. L’implication affective de Freud vis-à-vis de Jung étaient exaltée par le caractère politique de son choix : en favorisant un étranger, dans le but d’opérer une ouverture plus large dans le monde, Freud s’était aliéné ses disciples locaux à Vienne. D’autres membres du mouvement considéraient qu’en s’appuyant sur Jung, il cherchait à se gagner les faveurs du monde des non-juifs.

L’année 1912, où il était à l’« apogée » de son travail psychanalytique, ainsi que l’écrivit Freud plus tard, se révéla critique dans la séparation des deux hommes. Freud estimait que Jung lui témoignait plus de froideur dès qu’il omettait de répondre sur-le-champ à l’une de ses lettres. Freud était de tempérament jaloux, et désapprouvait toute négligence chez ses correspondants. Sa rage épistolaire provenait autant de son besoin de s’exprimer à lui-même ses pensées, qu’elle était une manière de s’extérioriser devant les autres. Freud, contrairement à Jung, était un homme extraordinairement sérieux en ce qui concernait les aspects quotidiens de la vie, prompt à déceler des éléments de trahison inconsciente. Lorsque Jones attira un jour l’attention de Freud sur un lapsus de Jung, sa réaction fut : « Un gentleman ne devrait pas faire des choses comme ça, même inconsciemment ».

Freud et Jung envisageaient de manière si différente la psychologie humaine, chacun à partir de ses propres expériences, que leurs points de vue rivaux paraissent presque inéluctablement en porte-à-faux. Freud, par exemple, tenait les croyances religieuses pour un tissu de mensonges infligés à la foule stupide. Dans les cas individuels qu’il avait en traitement, il lui arrivait d’apprécier le rôle constructif que pouvait jouer la religion, mais sur le plan des généralités, il se serait rangé au vieil adage selon lequel la tâche de celui qui gouverne est le meurtre, et celle du prêtre l’imposture.
L’idée que Freud se faisait de la religion était, à l’origine, patriarcale : « L’ambivalence des sentiments envers le père, sous-jacente à toutes les religions [...] ». Freud ignorait le personnage de la Vierge Marie ; il « envisageait l’impulsion religieuse comme une pulsion absolument négative et dérivée de la peur, basée non sur l’amour mais sur la culpabilité ; non sur la communion avec une figure aimée, mais sur la pacification angoissée d’un figure haïe ».
Sa résistance aux idées religieuses s’apparentait à son rejet plus général de la dépendance et de la passivité, associés pour lui à la féminité. Chaque fois que Freud se montrait intolérant une menace pesait sans doute sur quelque chose en lui, et peut-être le problème de la religion le toucha-t-il plus qu’il ne voulut l’admettre.
S’il négligea la religion en tant que moyen pour l’homme de maîtriser ses angoisses et de trouver un support à ses aspirations, on peut peut-être aussi faire remonter ses propres sentiments contre la religion à la signification passive que revêtait pour lui le judaïsme. L’attitude qu’adopta Freud envers la religion fut cohérente par rapport au reste de son œuvre.
La recherche psychanalytique se préoccupait du « monde souterrain » de la vie pulsionnelle, non des normes éthiques religieuses traditionnelles. Et Freud avait une conception relativement limitée, biologique, de ce que l’on pourrait appeler pulsions : « Beaucoup d’entre nous se résigneront difficilement à renoncer à la croyance, inhérente à l’homme, qu’il existe une tendance à la perfection à laquelle il serait redevable du niveau actuel de ses facultés intellectuelles et de sa sublimation morale, et dont on serait en droit d’attendre la transformation progressive de l’homme actuel en surhomme.
Je dois avouer que je ne crois pas à l’existence d’une pareille tendance interne et que je ne vois aucune raison de ménager cette illusion bienfaisante. À mon avis, l’évolution de l’homme, telle qu’elle s’est effectué jusqu’à présent, ne requiert pas d’autre explication que celle des animaux [...] ».

Si intensément qu’il ait aspiré, dans sa jeunesse comme dans sa vieillesse, à la compréhension philosophique, Freud souligna à Jung la nécessité de mettre un frein à ses tendances à la spéculation, dans la mesure où il devait redouter pour lui que sa psychanalyse ne soit liée de trop près au mysticisme.

Sans être un grand adepte des religions établies, Jung respectait les philosophies religieuses et, plus tard dans sa vie, se livra a une étude comparative des croyances religieuses du monde. Il tenta d’empêcher que la psychothérapie ne se rigidifie prématurément en un jargon scientifique, et le respect de la religion était un moyen de préserver le côté humain de la psychanalyse, estimait-il. Pour Freud, cependant, tout accent sur les fonctions positives de la religion était à proscrire, et s’il conclut finalement que la religion reflétait une névrose collective, Jung prétendit à l’inverse que la névrose reflétait la perte d’un avoir : « Si le névrosé est malade, ce n’est pas de la perte de sa foi ancienne, mais de ne pas avoir trouvé une nouvelle forme à ses aspirations les plus hautes ».
Jung était certes fils de pasteur - fait qui, tout d’abord, avait séduit Freud ; mais rétrospectivement, celui-ci pensa que ses problèmes avec Jung venaient « des antécédents théologiques de tant de Suisses ». Ce fut d’autant moins facile pour Freud que, tout ce temps, il soupçonna Jung d’antisémitisme déguisé.
Alors que, comme Juif il s’était mis en quête de Jung afin d’ouvrir une brèche dans le l’environnement étouffant du milieu juif viennois, Jung avait choisi de mettre l’accent sur la façon dont divers groupes culturels développent des systèmes psychologiques différents, et en particulier comment la psychologie « aryenne » pouvait différer de la psychologie juive. Mais pour Freud, toute attitude qui ne menait pas à accepter la psychanalyse comme universellement vraie pour toute l’humanité, malgré les différences superficielles des caractères nationaux, équivalait à du racisme.

Freud dut se sentir passablement horrifié lorsque, au cours de sa rupture avec Jung, il relata : « Dans les derniers travaux de l’école de Zurich, on constate un effort en vue d’introduire dans l’analyse, par une opposition voulue, des représentations religieuses ». Freud était fier de l’habileté de la psychanalyse à révoquer « tant d’idéaux conventionnels », ce qui ne semblait pas toujours coïncider parfaitement avec les buts de Jung. En 1907, Freud lui avait écrit en guise d’encouragement : « Nous ne pouvons pas nous épargner des résistances, pourquoi ne pas plutôt les provoquer tout de suite ? [3] »
Freud prétendit qu’en 1912, Jung « se vantait d’avoir, par les modifications qu’il avait fait subir à la psychanalyse, vaincu les résistances qu’elle rencontrait de la part d’un grand nombre de personnes qui, jusqu’alors n’avaient rien voulu savoir ». Freud désapprouvait cette attitude consistant à « diminuer théoriquement la valeur et l’importance du facteur sexuel », et en 1919 encore soutint : « Le facteur de la sexualité est notre Schibboleth [4] ».

Au plus fort de ses démêlés avec Jung, le fondateur de la psychanalyse expliqua la raison de son attitude belliqueuse : « Nous possédons la vérité. J’en suis aussi convaincu maintenant qu’il y a quinze ans ». La querelle avec Jung força Freud à réaffirmer les traits essentiels de son système d’idées : « La théorie du refoulement et de la résistance, la conception de la sexualité infantile, l’interprétation des rêves et leur utilisation pour la connaissance de l’inconscient ». Aussi donnait-il un conseil spécifique à ses disciples afin qu’ils viennent à bout de leurs croyance : « Il convient vraiment de traiter les médecins de la même manière que nos malades, non par la suggestion donc, mais en faisant ressortir leurs résistances et le conflit [...] c’est pourquoi je crois que chacun doit se contenter de faire connaître son point de vue et ses expériences sans trop se soucier des réactions de l’auditoire ».

[1C’est dans ce restaurant que Freud, Ferenczi et Jung avaient déjeuné la veille de leur départ pour les États-Unis.

[2Au cours d’une tournée de conférences de Mark Twain en Europe, la rumeur de sa mort se répandit dans les journaux américains. Quelques-uns de ses amis télégraphièrent aussitôt à son adresse à Londres pour savoir si la rumeur reposait sur la réalité. Twain lui-même répondit par le télégramme suivant : « Nouvelle de ma mort pour le moins fortement exagérée ».

[3Lettre du 7 avril 1907

[4mot hébreu dont les gens de Galaad se servaient pour reconnaître ceux d’Ephraïm, qui prononçaient sibboleth, et qu’ils égorgeaient aussitôt.