Passereve

SAPERE AUDE !
Brèves
  • Article

La psychologie analytique

samedi 7 novembre 2009, par Paul Roazen

Jung pensait aussi que les prédispositions irrationnelles de l’analyste lui-même jouaient un rôle significatif dans le traitement psychothérapique. Son intérêt pour l’importance de la propre névrose de l’analyste a peut-être commencé avec sa découverte des limites de Freud ; en 1912, il aboutit à la conclusion que l’auto-analyse était impossible, et que tout analyste devait donc subir une analyse personnelle.

Du point de vue de la psychanalyse orthodoxe, Jung n’avait semblé « rien d’autre qu’une sorte de préfreudien d’abord entraîné dans le courant de la pensée psychanalytique et qui, ensuite, n’avait cessé de faire la paix avec la psychologie consciente. »
Le danger qui menaçait la position de Freud était que « Jung n’utilisât la terminologie freudienne pour la détourner de sa signification originelle, et n’embobinât le lecteur non avisé ». Il manquait aux écrits de Jung la clarté exceptionnelle de la prose freudienne. En 1914, celui-ci écrivit : « La modification introduite par Jung […] a […] rompu les liens qui existent entre les phénomènes et la vie instinctive ; elle est d’ailleurs, et c’est ce qu’ont déjà relevé ses critiques (Abraham, Ferenczi, Jones), tellement confuse, obscure, embrouillée, qu’il n’est pas facile de savoir quelle attitude on doit adopter à son égard. »

Quoiqu’il en soit, Freud fut frappé par un concept de Jung — le « complexe » — puisqu’il était intégré depuis si longtemps au vocabulaire de la psychanalyse. Le commentateur de l’édition anglaise de Freud, James Strachey, fit remonter à 1906 « les débuts dans les écrits de Freud, du terme zurichois de “complexe” ».
Pendant un certain temps, en 1912, Freud qui se dégageait déjà de Jung, tenta de prétendre que le terme était superflu en psychanalyse, mais c’était déjà trop tard. Par la suite, Jones essaya de priver Jung de la paternité du terme en évoquant un psychiatre berlinois « qui avait un droit de propriété sur le mot “complexe” créé par lui […] ».

Auparavant, la psychanalyse se polarisait sur les conflits. Depuis la mort de Freud, les auteurs d’ouvrages psychanalytiques se sont davantage intéressés aux zones « dénuées de conflits » de la psyché.

Jung méprisait autant le travail d’Heinz Hartmann sur le moi “autonome” qu’il était convaincu de l’inutile négativité des concepts de Freud. Pour Jung, la psychanalyse orthodoxe ne demeurait qu’un récit hédoniste du dilemme humain. Malgré toutes les différences entre sa propre position et celle d’Adler, Jung aurait pu marquer son accord à l’idée que « la théorie de l’œdipe universalise les expériences décevantes de l’enfant choyé, comme celle de la libido universalise sa propension à rechercher le plaisir. »
Et, comme Adler, Jung voulait se dégager de l’intérêt exclusif de Freud pour les causes tirées du passé : « Aucun fait psychologique ne peut jamais être expliqué de manière exhaustive en seuls termes de causalité ; en tant que phénomène vivant, il est toujours indissolublement rattaché à la continuité d’un processus vital, de sorte qu’il s’agit de quelque chose qui non seulement a évolué, mais est aussi créatif et en continuelle évolution ».

L’intérêt de Freud pour la condition de conflit interne propre à l’homme, son empathie à l’égard de la souffrance, son jugement sur l’inéluctable tragédie, tout cela transparaît dans le dualisme permanent de ses idées.
Dans ses premiers écrits, il pensait en termes de pulsions libidinales d’une part, de normes de conscience de l’autre, et, dans ses dernières années, émit l’hypothèse d’un pulsion de vie opposée à une pulsion de mort ; malgré d’occasionnelles allusions à une entité psychique, c’est le dualisme des émotions de l’homme — ce que Bleuler avait appelé leur « ambivalence » — qui se mit à intéresser principalement Freud.
Jones rapporte : « Je rappellerai ici ce que dit un jour Freud à Jung, à savoir que s’il devait jamais être atteint d’une névrose, elle serait de type professionnel. Ce qui signifie […] une profonde ambivalence entre l’amour et la haine […] ». Jones savait qu’il y avait en Freud « une détermination presque obsessionnelle à se cantonner à deux espèces d’instincts seulement ».

Jung s’écarta de la théorie de Freud en émettant l’hypothèse que la libido était une force psychologique d’une portée beaucoup plus étendue que ne l’avait auguré Freud. La théorie de la libido de Freud prônait que la sublimation résultait d’un réfrènement de la sexualité. Pour Jung, à ne voir la créativité que comme l’effet du déni d’autres capacités humaines, Freud ne faisait qu’exprimer ses inhibitions sexuelles.
Le point de vue de Freud sur la libido était plus exclusivement sexuel, quoique, pour lui, le sexe ait toujours englobé les émotions rattachées à la sexualité infantile. Jung lui objectait : « L’idée que Freud se fait de la sexualité est incroyablement élastique et si vague que l’on peut y inclure presque n’importe quoi ».

Dans l’esprit de Freud, la libido était, pour les hommes comme pour les femmes, de caractère intrinsèquement masculin ; et il se servait de termes militaires pour décrire le développement des stades libidinaux — parlant d’esprit qui abandonnait des troupes près de diverses forteresses le long du chemin de la croissance, par exemple.
Il essayait d’établir qu’il n’était pas jusqu’à l’égoïsme qui ne fût un problème libidinal, et son essai "Pour introduire le narcissisme" avait pour but de fonder l’autre branche de l’alternative, face à la libido asexuée de Jung (comme à la notion adlérienne de protestation virile). Mais Freud fit entrer tant de choses dans son concept de narcissisme que, pour le lecteur actuel, il peut être difficile de comprendre en quoi il diffère réellement du monisme dont il accusait Jung.

Mais les perspectives que finirent par représenter Freud et Jung abritaient un conflit inéluctable. Freud, par exemple, considérait avec une immense méfiance la capacité de régression chez l’homme ; Jung, quant à lui, penchant à voir dans l’irrationnel une composante profonde de la vision humaine.

Il arrivait à Freud de parler en termes romantiques, et il fit un jour l’éloge d’une nouvelle écrite par un patient en disant : « Eh bien, ce que fait l’inconscient, d’habitude il le fait bien ». Mais dans l’ensemble, son travail de thérapeute et son propre tempérament rationaliste l’amenèrent à se méfier de ce que l’on ne pouvait expliquer rationnellement et, en ce qui concerne ses patients ou sa propre vie, il était circonspect à l’égard d’apparentes défaillances de maturité ou de maîtrise de soi.

Jung rapporta que Freud lui avait dit un jour : « Je me demande seulement ce que feront les névrosés à l’avenir, quand tous leurs symboles seront démasqués. Il sera impossible alors de souffrir de névrose ». « Il attendait tout de la lumière faite ». Selon le point de vue développé par Jung en 1934 : « Nous ne devrions pas tenter de nous débarrasser d’une névrose, mais bien plutôt de voir ce qu’elle signifie, ce qu’elle a à nous enseigner, quel est son but. Une névrose n’est véritablement supprimée que lorsqu’elle a supprimé les fausses attitudes du moi. Nous ne la guérissons pas ; c’est elle qui nous soigne. Un homme est malade, mais la maladie est la tentative de la nature pour le guérir ».

Jung pensait que « l’esprit conscient est encore plus démoniaque et pervers que l’inconscient avec son naturel », et il repoussait « la supposition totalement erronée que l’inconscient soit un monstre ».
Pour lui, les régressions pouvaient avoir des fonctions positives et pas uniquement névrotiques ; cette perspective allait finir par s’intégrer aux travaux des psychanalystes orthodoxes, à travers les écrits d’Ernst Kris notamment. Un analyste plus récent, Ronald D. Laing, ira jusqu’à souligner les aspects positifs de la psychose elle-même, et à montrer comment le malade mental peut avoir une perception plus fine que les gens dits sains d’esprit.

La différence entre l’attitude de Jung et celle de Freud quant à la régression s’étendit à leur conception de la fonction de l’inconscient même. Pour Freud, l’inconscient était originellement régressif ; lorsque Jung contesta ce point de vue, Freud estima qu’il se refusait donc à accepter le concept d’inconscient tout court.
Mais il était également possible de dire que Jung n’avait qu’une conception différente de l’inconscient ; il plaçait plus haut ses potentialités créatrices et voyait, dans l’inconnu, au moins autant de forces de vie que de forces de mort.

La différence entre les points de vue de Freud et de Jung sur l’inconscient se reflète dans le contraste de leurs attitudes par rapport au fantasme.
Freud avait estimé pouvoir « poser qu’une personne heureuse ne fantasme jamais, seule une personne insatisfaite fantasme ». Jung au contraire écrivait : « Je suis loin d’avoir une piètre opinion du fantasme. Pour moi, c’est la face maternelle créatrice de l’homme […] Comme le dit Schiller, l’homme n’est complètement humain que lorsqu’il joue ».

Jung soutenait qu’« entre le conscient et l’inconscient, il existe une relation compensatoire […] l’inconscient essaye toujours de compléter la part consciente de la psyché en lui ajoutant des parties manquantes, et tente ainsi de prévenir une dangereuse rupture d’équilibre ». Aussi, pour lui, la psyché était-elle « un système autorégulateur qui maintient son équilibre tout comme le corps […] Un déficit d’un côté se traduit par un excès de l’autre. »

Jung sentit la méfiance de Freud à l’égard de l’inconscient dans sa théorie des rêves. Freud pensait qu’il « serait absolument incorrect d’assigner un quelconque travail “créateur” au travail mental du rêve ». L’expérience de Jung le conduisait à « tenir les […] rêves pour des fonctions compensatrices » et non comme l’accomplissement d’un désir. La notion d’accomplissement d’un désir soulignait la gratification obtenue lorsque se libèrent les pulsions instinctuelles, la compensation impliquant qu’à travers le rêve le patient pourrait être en quête d’une ligne de direction éthique.
Selon Jung, Freud « aussi assigne un rôle compensatoire aux rêves, dans la mesure où ils préservent le sommeil. » Jung rejetait la distinction de Freud entre contenu manifeste et contenu latent des rêves, soutenant que le premier — celui qui n’apparaissait à Freud que comme la surface du rêve —, renfermait tout autant le message du rêve : « Je n’ai jamais pu adhérer à l’opinion de Freud, pour qui le rêve est une “façade” qui camoufle sa signification — une signification déjà connue mais méchamment retenue, pour ainsi dire, en dehors de la conscience. Pour moi, les rêves participent de la nature qui ne recèle nulle intention de tromper, mais exprime quelque chose de son mieux, exactement comme une plante pousse ou un animal cherche sa nourriture du mieux qu’il peut […] Lorsque Freud affirme que le rêve signifie autre chose que ce qu’il dit, cette interprétation est en fait une “polémique” contre la représentation naturelle et spontanée du rêve ; aussi est-elle nulle et non avenue ». Jung pensait que « les rêves peuvent renfermer des vérités inéluctables, des déclarations philosophiques, des allusions, de violents fantasmes, des souvenirs, des projets, des anticipations, des expériences irrationnelles, voire des visions télépathiques, et Dieu sait quoi d’autre encore ».
Alphonse Maeder, l’un des collègues suisses de Jung, aborda le problème de la « tendance prospective des rêves » qui, comme la notion adlérienne d’éléments masculins et féminins dans les rêves, représentait une déviation par rapport à la première théorie freudienne de l’accomplissement de désir. Freud estima devoir réfuter l’utilité des théories rivales sur les rêves. Attribuant à ces soi-disant “découvertes” une prétention d’universalité (ce que Jung avait pris soin de ne pas faire), il tenta de les réfuter : « Je mentionne toutes ces découvertes de nouveaux caractères généraux des rêves afin de vous mettre en garde contre elles ou, tout au moins, afin de ne pas vous laisser le moindre doute quant à mon opinion à leur sujet ».

Jung apporta au moins une innovation généralement acceptée par les analystes d’aujourd’hui dans la psychologie du rêve ; à savoir sa suggestion que l’on peut interpréter les personnages des rêves comme représentant des aspects du moi propre du rêveur.
Un homme qui rêve d’une fille très triste exprime peut-être sa propre tristesse ; et il était typique de Jung de croire qu’un homme puisse avoir perdu le contact avec sa féminité (“anima”), tout comme beaucoup de femmes souffrent d’avoir insuffisamment accès à leur face masculine (“animus”). « En l’homme, l’inconscient possède des traits féminins, chez les femmes, des traits masculins […] »

Pour Freud, les personnages du rêve représentaient, une fois interprétés dans leurs significations latentes, des personnes de la vie passée du rêveur. Si aujourd’hui, de nombreux psychanalystes seraient d’accord avec Jung et parleraient même, comme Erikson de symboles du moi dans l’onirisme, Freud rejetait avec intransigeance cet aspect de ce qu’il jugeait être la voie erronée de Jung : « Je devrais rejeter comme spéculation dénuée de sens et injustifiable l’idée que tous les personnages qui apparaissent dans un rêve doivent être considérés comme des fragments et des représentations du moi propre du rêveur. »

L’insistance de Jung sur la nécessité de comprendre la « tâche vitale » du rêveur, et son intérêt pour les conflits actuels (plutôt que ceux cachés ou déguisés) de ses patients, découlait peut-être d’une particularité originale de sa pratique clinique. Car, si « l’un des principes essentiels de la psychothérapie jungienne » devint de « ramener le patient à la réalité », au lieu d’encourager, à l’instar de Freud, un détour par le passé pour comprendre le présent, cela tenait à ce que Jung, bien plus que Freud, était en contact avec les malades mentaux les plus gravement atteints.
Freud considérait comme acquis que ses patients possédaient un moi plus ou moins indemne, alors que des patients plus perturbés projettent très souvent sur d’autres des parts d’eux-mêmes. De par sa position à l’hôpital en Suisse, Jung avait observé des cas que Freud n’aurait pas eu l’occasion d’examiner ; et Jung était plus tolérant envers la psychose que Freud n’en fut jamais capable. Durant ses premières années de travail, Jung traita des cas de psychose et la schizophrénie le fascinait davantage que les névroses obsessionnelles. Jung se défendait moins que Freud par rapport à la psychose, et ceci explique peut-être maints aspects de leurs divergences. Face à une personne atteinte de schizophrénie, l’analyste ne peut pas compter sur le sens de la réalité quotidienne du patient, et peut avoir à intervenir pour assurer l’accomplissement des tâches journalières les plus usuelles (se laver, s’habiller, etc.).

En outre, ceux qui ont travaillé avec des malades mentaux graves sont plus sensibles à l’éventuelle apparition de troubles biochimiques, et donc moins disposés à respecter la compétence particulière du médecin dans le champ de la psychothérapie. Sans être opposé à la pratique de l’analyse profane, Jung fut amené à prétendre, du fait de sa crainte de psychoses latentes chez les patients :« L’analyste devrait […] toujours travailler avec un médecin. »

Du temps où il faisait toujours partie du cercle de Freud, Jung accepta son image de l’analyste, chirurgien du mental, et en 1913 il écrivit : « Je me mentirais à moi-même si je disais être un praticien. Je suis avant tout un chercheur. » Mais en 1942, il pensait que « l’important, ce n’est pas la névrose, mais l’homme qui en est affligé. Nous devons entreprendre un travail sur l’être humain, et devons être à même de lui rendre justice en tant qu’être humain. »

Freud marqua à plusieurs reprises son désaccord avec ceux qui s’intéressaient au plus haut point aux cas de psychose. C’est sous l’influence de son association avec Jung qu’il rédigea un rapport du cas Schreber (un psychotique), même s’il travailla sur un recueil de mémoires plutôt que sur un matériel clinique de son cru. Freud s’attendait à ce que cet essai lui vaille « soit des rires méprisants, soit l’immortalité, soit les deux. »
Selon certains avis, la « contribution la plus vitale de Jung à la psychanalyse fut de relever que « Freud avait omis de distinguer les phénomènes névrotiques des phénomènes psychotiques dans le cas Schreber. » Freud reconnu les « frappantes explications de très obscurs symptômes observés dans la démence précoce, explications publiées par Jung ajouta-t-il, « toutefois à l’époque où cet auteur n’était encore que psychanalyste et ne prétendait pas au rôle de prophète […] »
Lui-même pourtant arborait aussi un côté prophétique, comme le montre sa dénonciation de la croyance religieuse et sa critique de la morale religieuse traditionnelle. Mais dans les exposés actuels de la psychologie des profondeurs on a trop souvent passé sous silence les grandes réussites thérapeutiques pratiques de Jung.

Les premières expériences de Jung et son intérêt pour la compréhension de la psychose allaient, paradoxalement, avec sa fascination du supranormal, du génie. Le thème du héros fut central dans la pensée de Jung, et afin d’enrichir son intelligence de la mythologie, il se tourna vers l’étude comparée des religions.
En 1912, Freud pensait que Jung avait « d’excellentes raisons d’affirmer que les forces mythopoïétiques de l’humanité ne sont pas éteintes, mais jusqu’à ce jour donnent naissance, dans les névroses, aux mêmes produits psychiques qu’aux âges les plus reculés du passé. »
Mais en 1914, Freud se plaignit de ce que dans les nouvelles théories de Jung, « on renonçait à l’exploration individuelle et on cherchait à formuler des conclusions d’après les données fournies par l’exploration ethnologique. »

Alors que dans Totem et tabou, Freud utilisait la préhistoire pour réaffirmer toute l’importance du complexe d’œdipe, Jung trouva dans l’ethnologie matière à utiliser la religion, le symbolisme et la mythologie des peuples sans écriture pour promouvoir ses propres intérêts.
Dans les années suivantes, il rendit visite aux Indiens du sud-ouest américain et fit des voyages en Inde, en Égypte, en Amérique du nord et au Sahara, pour parfaire sa connaissance de l’homme.

Pour s’en tenir à l’orientation religieuse de Jung, il voyait « la vie comme une succession de métamorphoses, la métamorphose centrale étant le tournant de la vie aux environs de trente-cinq ans. »
Au cours des métamorphoses de l’individu, c’est la seconde moitié de la vie, soutenait-il, qui, pour l’élite hors du commun, était « une période de confrontation avec l’archétype de l’esprit et du soi. » Le concept jungien d’archétype « n’a rien à voir avec des idées héréditaires, mais bien avec des modes de comportement. » Freud avait opéré à la base une distinction entre l’enfance et l’âge adulte, interprétant ce dernier en fonction des caractéristiques spécifiques de la précédente.

Contrairement à Freud qui s’était montré très réticent à analyser des patients âgés, Jung s’intéressa tout spécialement à leurs problèmes. Les difficultés des gens âgés étaient différentes de celles des jeunes ; ils étaient moins préoccupés des vicissitudes de la sexualité et davantage du sens des choses. [1]

En abordant les attitudes fondamentales d’une personne envers l’existence, Jung avait réintégré le royaume religieux que Freud avait essayé de supplanter. Celui-ci concéda à Jung la légitimité de sa direction de pensée, tout au moins par son allusion au « fantasme d’une seconde naissance, sur lequel Jung a récemment attiré l’attention en lui attribuant une importance prédominante dans la vie imaginaire des névrosés ». Mais, ajoutait-il d’un ton critique, « tout ceci serait bien si le récit était complet ».

Un demi-siècle plus tard, cependant, les analystes traitent non seulement des patients plus âgés que ceux que Freud considérait comme accessibles à l’influence thérapeutique, mais suivent aussi (sans toujours le savoir) le sillage de Jung en abordant la psychologie à d’autres stades de la vie que ceux qui intéressaient spécifiquement Freud.

En pleine quête philosophique, Jung devait évidemment se retrouver en désaccord avec Freud. Il soutenait que le thérapeute doit être préparé à rencontrer le patient à tous les niveaux, y compris celui de la morale. Tout conformiste qu’il fût, sous bien des rapports dans la vie quotidienne, Freud était cynique à propos de la morale traditionnelle ; en 1921 encore, il prétendait : « Nous avons dit, il y a longtemps, que c’est l’“angoisse sociale” qui forme le noyau de ce qu’on appelle la conscience morale ». Il croyait que nous maîtrisions nos pulsions instinctuelles inconscientes, « où sont emmagasinés les germes de tout de qu’il y a de mauvais dans l’âme humaine », par peur du monde extérieur. En 1930, il donna sa version la plus vaste des origines de la conscience dans Malaise dans la civilisation ; mais auparavant, il avait rejeté l’idée d’un « instinct de perfection à l’œuvre chez les êtres humains » en la qualifiant de « bienveillante illusion ».

Jung essayait de s’attaquer directement aux dimensions philosophiques de la psychologie des profondeurs, et était plus disposé que Freud à aborder les implications de ces idées dans une conception moderne de l’individualisme. Chacun, pensait Jung a une persona, une manière de se présenter au monde extérieur. Mais du point de vue de Jung, il arrive que ce que l’on considère comme une personnalité bien adaptée ne soit qu’un masque. Pour qu’un patient brise le masque qu’il s’est fabriqué à seule fin de plaire à d’autres, Jung pensait qu’il devait entrer en contact avec son ombre qui se cache derrière la persona. Par ombre, il « entendait face “négative” de la personnalité, la somme de tous les attributs déplaisants que nous aimons cacher, de même que les fonctions insuffisamment développées et la contenus de l’inconscient personnel ».
Dans ses concepts de persona et d’ombre, Jung poussait à nouveau plus loin que ne le voulait Freud un aspect de l’œuvre même de celui-ci. Sans utiliser la terminologie jungienne, Donald Winnicott désignait des entités philosophiques (autant que cliniques) semblables lorsqu’il distinguait le vrai du faux moi, ce dernier étant bâti « sur les réactions à des stimuli extérieurs ». La fonction défensive de faux moi, pensait Winnicott, « est de cacher et de protéger le vrai moi, quel qu’il soit ».

Jung pensait aussi que les prédispositions irrationnelles de l’analyste lui-même jouaient un rôle significatif dans le traitement psychothérapique. Son intérêt pour l’importance de la propre névrose de l’analyste a peut-être commencé avec sa découverte des limites de Freud ; en 1912, il aboutit à la conclusion que l’auto-analyse était impossible, et que tout analyste devait donc subir une analyse personnelle. En 1912, Jung dit : « Il est absolument impossible, fût-ce par l’analyse la plus subtile, d’empêcher le patient de reprendre instinctivement à son compte la façon dont l’analyste s’attaque aux problèmes de la vie » ; afin d’éviter « les demandes infantiles inavouées de l’analyste » qui « s’identifie aux demandes parallèles du patient », l’analyste devrait « se soumettre à une rigoureuse analyse entre les mains d’un autre ».
La même année, Freud écrivit : « C’est, à mon avis, l’un des grands services que nous a rendu l’école de Zurich, que d’avoir fait ressortir la nécessité pour toute personne voulant pratiquer l’analyse de se soumettre auparavant elle-même à cette épreuve chez un analyste qualifié. » Ce n’est qu’en 1918 que Freud encouragea l’un de ses élèves, Herman Nunberg, à introduire à titre de proposition la règle que chaque analyste soit analysé ; la motion fut finalement adoptée en 1926 comme politique officielle de l’Association Internationale de Psychanalyse.

Plus que Freud cependant, Jung considérait « la personnalité du médecin » comme « le grand facteur de guérison en thérapie ». En 1934, il exprima sa désapprobation par rapport à une rigidité artificielle de la technique thérapeutique, à propos de l’analyse des analyste ; il écrivit : « Si Freud appuya cette exigence, c’est évidemment parce qu’il ne pouvait se défaire de la conviction que le patient serait confronté à un médecin et non à une technique. Il est certainement très louable qu’un médecin essaye d’être aussi objectif et impersonnel que possible, et se garde d’intervenir dans la psychologie de son patient tel un sauveur déployant trop de zèle. Mais si cette attitude porte à d’artificielles longueurs, elle a des conséquences malheureuses. Le médecin découvrira qu’il ne peut impunément outrepasser les bornes du naturel. Autrement, il offrirait un mauvais exemple au patient qui n’est certainement pas tombé malade d’un excès de naturel. En outre, ce serait dangereusement sous-estimer les patients que de se figurer qu’ils sont tous trop stupides pour remarquer les artifices du médecin, ses mesures de sécurité et son petit jeu de prestige. »

Par l’intérêt très ancien qu’il accordait aux interférences entre l’inconscient de l’analyste et les progrès de ses patients, la technique thérapeutique de Jung se distinguait nettement de l’idéal freudien plus antiseptique et fait de conseils écrits de technique analytique. Comme il l’écrivit en 1935, à propos de la réaction d’un analyste à son patient (en termes que l’on peut imaginer remportant l’adhésion de Freud) : « Si j’ai le moindre désir de traiter psychologiquement un autre individu, je dois, pour le meilleur ou pour le pire, abandonner toute prétention à un savoir supérieur, toute autorité et tout désir d’influencer. Je dois à toute force adopter une procédure dialectique consistant à comparer nos découvertes mutuelles. »

Mais le psychothérapeute ne devrait plus œuvrer dans l’illusion que le traitement de la névrose n’exige rien de plus qu’un savoir ou une technique ; il devrait être absolument clair dans son esprit que le traitement psychologique du malade est une relation qui engage le médecin tout autant que le patient.

Pour Jung, la méthode de traitement de Freud semblait encourager le désir névrotique de retourner au passé, ce que Jung considérait comme une évasion du présent : « Il est, en pratique, extrêmement différent d’interpréter quelque chose de manière régressive ou progressive. » Jung pensait « Même aujourd’hui, il importe peu que l’opinion prévale partout que l’analyse consiste principalement à “déterrer” un complexe de la première enfance afin d’arracher le mal à la racine. Ce ne sont que les suites de la vieille théorie du traumatisme de la naissance. » Il considérait que nous ne pouvons simplement extraire cette morbidité [du patient] comme un corps étranger, à moins de supprimer aussi quelque chose d’essentiel et destiné à vivre. Cette chose qui croît, notre tâche n’est pas de la flétrir mais de la cultiver et de la transformer pour qu’elle puisse jouer son rôle dans la totalité de la psyché. »

Freud émit l’objection que la démarche de Jung représentait, comme autrefois celle d’Adler, une régression scientifique, « en se hâtant de revenir au conflit actuel dans lequel […] ce qui est accidentel et personnel disparaît, pour faire place à l’élément générique, essentiel : le non-accomplissement de la tâche vitale ». La conception qu’avait Jung du “conflit actuel”, insistait-il toutefois, ne renvoyait pas à la « mesquine vexation du moment » mais « au problème de l’adaptation ». Selon Freud : « La première réalité avec laquelle le médecin ait à compter est précisément sa maladie. Le médecin qui s’efforcerait de le détourner de cette tâche révélerait son inaptitude à aider le malade et à vaincre ses résistances ou prouverait qu’il recule devant les résultats possibles de ce travail. »

Pour Freud, la différence de technique de Jung découlait de son incapacité à adopter ce qui était alors le cadre psychanalytique agréé. Il se désolait car, pour Jung, le complexe d’œdipe a reçu une signification symbolique, la mère symbolisant l’inaccessible auquel, dans l’intérêt de la civilisation on doit renoncer, tandis que le père qui, dans le mythe d’œdipe, est victime d’un meurtre, représenterait le père intérieur dont on doit s’émanciper pour gagner indépendance et liberté. Freud en venait à conclure que les théories d’indépendance de Jung trouvaient leur origine biographique dans son besoin d’être libéré de lui.

Jung finit par croire que les patients avaient non seulement besoin d’une analyse, mais aussi d’une synthèse ; un domaine où les doctrines religieuses et philosophiques pouvaient avoir une certaine pertinence. Mais, pour Freud, l’analyse entraînait automatiquement la synthèse, et il tenait pour acquise l’aptitude du patient à décider pour lui-même quel genre de vie mener. Du point de vue psychanalytique, « quiconque s’aventure à endoctriner ou à guider ses patients a, à son insu ou non, usurpé les privilèges d’un ministre du Culte ».

De si près qu’il se fût approché de la religion traditionnelle, Jung aussi fit marche arrière comme il l’écrivait en 1935, j’« ai surtout affaire à des gens en qui je ne puis implanter nulle valeur ni conviction… De manière générale, le pasteur des âmes ne se trouve naturellement pas dans cette position ; il a affaire à des gens qui exigent expressément qu’on les règle spirituellement de haut en bas ». Tout le soin que mit Jung à souligner combien il était important d’aider les névrosés à résoudre leur problème de la découverte d’un sens philosophique ne l’empêcha de corriger l’excès de zèle d’un disciple : « Vous voulez aider, ce qui empiète sur la volonté des autres. Votre attitude devrait être celle de celui qui offre une occasion que l’on peut saisir ou rejeter ».

Comme Adler, Jung renonça à l’usage du divan analytique et ne s’en remit pas à la neutralité de l’analyste pour susciter des transferts. En fait, il n’aurait permis qu’avec réticence les réactions transférentielles que Freud considérait comme l’essence du traitement analytique. En 1935, Jung se contentait d’un « maximum de quatre consultations par semaine. Au début du traitement synthétique, il est intéressant de multiplier les consultations. Je les réduis généralement ensuite à une ou deux heures par semaine, car le patient doit apprendre à aller son propre chemin ».

Fidèle à son premier principe selon lequel la psychanalyse n’était « qu’un moyen de supprimer les obstacles qui entravent l’évolution… », Jung croyait justifié d’interrompre le traitement toutes les dix semaines, à peu près, afin de replacer…le patient dans son milieu normal.
Ainsi, il n’est pas aliéné par rapport à son monde, souffrant réellement de sa tendance à vivre aux dépens d’un autre. Dans une telle procédure, le temps peut agir comme facteur de guérison, sans que le patient ait à payer pour celui du médecin. Fournir une aide thérapeutique à court terme, au lieu d’une analyse de longue haleine, ce n’était pas abuser des patients, cela pouvait parfois être le meilleur traitement.

La réalisation suprême de Freud fut le développement de sa technique de l’association libre, car c’était une chose qu’il pouvait transmettre à d’autres ; même s’il refusait, sans raison, de traiter certains types de cas, ses disciples furent pourtant en mesure d’adapter cette démarche à un éventail plus large de patients. En tant que thérapeute, Jung fut plus ouvert, plus désireux de traiter certains cas que Freud pouvait considérer comme “indignes” d’une analyse, et plus souple quant au type d’interventions possibles ou désirables dans la vie du malade. Pourtant, il était si intéressé par l’interaction qui s’opérait entre son patient et lui-même que jamais il ne développa de panoplie de principes thérapeutiques aussi rigides que Freud, ce qui lui valut, dès le début, d’avoir moins de disciples. En conséquence, les cercles jungiens portent une certaine marque d’indiscipline, et la rigidité de Freud fut payante pour le succès de son mouvement. Malgré le « consensus qui veut que Jung ait été un psychothérapeute d’un savoir-faire peu commun, dont l’approche s’adaptait à chaque patient suivant sa personnalité et ses besoins », son exemple ne suffit pas pour briser l’élan des disciples de Freud.

Dans une perspective historique, la plupart des observateurs d’aujourd’hui découvriraient que, sur bien des questions de technique, Jung avait souvent raison par rapport à Freud. Si celui-ci l’accusa de lâcheté face à la sexualité, il est également vrai que certains analystes du début étaient d’irrépressibles avocats de la licence sexuelle. Dans le cas d’Otto Gross, qui mourut plus tard d’inanition, il est hors de doute que Jung fit preuve de bon sens lorsqu’il écrivit en 1909 : « L’attitude extrême représentée par Gross est décidément mauvaise et dangereuse pour le mouvement tout entier... Avec mes élèves comme avec mes patients, j’ai été plus loin en évitant de placer au premier plan le thème de la sexualité ».

Freud et ses premiers disciples étaient trop enclins à chercher des interprétations profondes au mépris des conflits actuels, et l’on ne peut pas se contenter de dire que Jung confondait le bénéfice secondaire d’une maladie (l’évitement d’une tâche vitale) avec sa source première (les affres de la vie instinctuelle). Car les jungiens avaient raison de penser que Freud envisageait le “primaire” comme plus réel que le “secondaire” en somme, alors que la plupart des thérapeutes actuels considèrent parfois les interprétations en profondeur comme conjecturales et d’une portée thérapeutique limitée. Freud ignora la contribution jungienne comme il avait écarté la contribution adlérienne, avec un dédain royal : « Nous savons aujourd’hui, et c’est là une des plus anciennes acquisitions de la psychanalyse, que nous devons mettre au premier rang, au cours de l’analyse, le conflit actuel et la cause déterminante de la maladie. Or c’est exactement ce que nous faisions, Breuer et moi, dés nos premières applications de la méthode cathartique ».

Quand Breuer et Freud cherchaient à faire disparaître les symptômes en faisant revivre le passé par hypnose, Jung s’intéressait, lui, aux moyens (mis en œuvre par le patient) d’utiliser en analyse le passé dans un but défensif, à moins que le thérapeute ne prît l’initiative d’examiner la vie de son patient. Freud craignait que cette démarche ne conduise à des questions “philosophiques” dont il ne voulait pas entendre parler en psychanalyse. En 1932, il reformula ses objections à l’encontre des idées de Jung.

Lorsque les divergences d’opinion en vinrent à dépasser une certaine mesure, le mieux fut de se séparer et de suivre chacun sa voie, d’autant que ces désaccords théoriques entraînaient une modification du traitement pratique. Supposez, par exemple, qu’un analyste nie l’influence des événements passés et qu’il attribue les névroses exclusivement aux facteurs actuels et à l’attente des faits à venir. Cet analyste négligera l’analyse de l’enfance, se servira d’une technique différente et se verra forcé de substituer aux événements de l’enfance son influence, son enseignement ; en agissant de façon plus directe, il devra alors nettement indiquer aux patients le but qu’il leur faut viser dans la vie. Peut-être est-ce une école de sagesse, mais non plus une psychanalyse. La volonté de Freud d’autoriser ses patients à se poser leurs propres objectifs dans la vie était admirable. Il était juste et bien d’insister sur le fait que les patients devaient assumer la responsabilité de toute chose dans leur vie, et devaient non incriminer les autres mais s’occuper de leur autocritique. Freud soutint que, même si une faute incombait à un autre, c’est ce que le patient était en mesure de faire devant cette situation qui comptait. Dans des cas plus graves pourtant — ou dans le traitement des enfants —, il était insuffisant de se contenter d’analyser les problèmes du patient en lui laissant le soin de les résoudre lui-même. Le patient a parfois besoin du soutien affectif continuel de l’analyste. Même en 1930, dit-on, les élèves de Freud infligeaient un fardeau trop lourd aux enfants en cure. Bien que les analystes d’enfants aient aujourd’hui modifié leur technique, au début, ils ignoraient souvent les réalités de la situation familiale.

Jung, cependant, s’était servi de sa notion d’inconscient collectif pour souligner que l’individu existe toujours dans le contexte d’un environnement. Il pensait que « l’on ne peut jamais expliquer la psychologie d’un individu en partant uniquement de lui-même ; il faut bien voir dans quelle mesure il est aussi conditionné par des circonstances historiques et relatives au milieu ». Il considérait qu’« une névrose est plus un phénomène psycho-social qu’une maladie au sens strict », et proposait d’envisager « le névrosé comme un système de relations sociales malades ». Ces idées menaient à une démarche à l’opposé de la démarche freudienne du début à l’égard du traitement des enfants, car Jung attribuait la responsabilité du bien-être de l’enfant à ses parents ou à leurs substituts.

Par la suite, les thérapeutes s’accordèrent à dire non seulement qu’on ne peut tenir pour allant de soi l’aptitude du patient à assimiler de nouvelles perspectives, mais aussi qu’il est impossible de négliger sans danger l’environnement de l’adulte ou de l’enfant.