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Les nazis et C. G. Jung

samedi 1er mai 2010, par Geoffrey Cocks

Bien qu’il soit tentant de voir l’histoire comme un sous-produit des idées et des actions d’individus puissants et charismatiques, Cocks [1] soutient ici que le contexte historique des attitudes de Jung doit être pleinement compris avant de porter un jugement sur ses dires et sur ses actes. Les théories de Jung, affirme-t-il, étaient quelque peu ouvertes à certains principes du mouvement nazi, y compris son antisémitisme, et ne se sont donc pas vues réserver le même traitement discriminatoire que celles de Freud. Quoique cette reconnaissance n’ait probablement pas déplu à Jung, il ne l’a nullement recherchée. Jung chercha à utiliser l’influence accrue de sa popularité pour protéger le mouvement psychothérapique en Allemagne et même pour protéger ses praticiens juifs. Mais, en dernière analyse, l’implication de Jung avec les psychothérapeutes en Allemagne entre 1933 et 1940 soulève également les questions importantes du préjugé culturel aussi bien que des rôles sociaux et des devoirs moraux des intellectuels et des professionnels.

Dans cet essai, je vais explorer certains aspects du contexte historique des dires et des actions de Carl Jung relatifs aux Juifs entre 1933 et 1940. Plus spécifiquement, mon but premier est de me concentrer sur les événements dans l’Allemagne nazie afin de compléter l’accent habituellement porté sur Jung lui-même. C’est pourquoi j’ai intitulé mon article « Les nazis et C. G. Jung. » L’ordre des mots entend transporter l’action des nazis à Jung. Ce n’est pas, comme cela deviendra bientôt évident, une tentative pour blanchir Jung ni pour le décrire comme ayant été passif ou comme une victime. Il s’agit de montrer les complexités à la fois compromettantes et atténuantes de cette ère fatale.

Il y a chez les psychanalystes et chez les non-historiens en général, une tendance à focaliser sur les individus, spécialement sur les grands hommes dans l’histoire. C’était particulièrement vrai à une époque, la première moitié du XXième siècle, quand le monde était apparemment dominé par des figues outrancières, à la fois bienveillantes et malveillantes. Il est clair que l’importance des individus, comme Freud ou Jung — ou Hitler — ne doit pas être sous-estimée, mais trop souvent les incursions dans l’histoire récente par des psychanalystes en particulier ont manqué aux exigences de la méthode historique et ont manifesté à la fois un intérêt anti-historique, et ce qui est même plus inquiétant, pour les préjugés qui accompagnent l’esprit partisan.

Ce dernier problème est particulièrement vif quand il s’agit de débats entre jungiens et freudiens, deux camps divisés par de profondes différences philosophiques, différences qui devinrent manifestes en Europe pendant l’entre-deux guerres. En ces temps, l’antisémitisme occupait bien sûr une place importante dans la vie européenne et jouait par conséquent de façon inévitable un rôle dans l’affrontement interne au sein du mouvement psychanalytique. Ces différences philosophiques générales et la tradition spécifique d’antisémitisme ont aussi joué un rôle dans la réception et l’utilisation de Jung et de la psychologie jungienne en Allemagne entre 1933 et 1940.

En premier lieu, je voudrais offrir un bref aperçu de l’implication de Jung dans les affaires allemandes pendant ces années et des réactions contemporaines et postérieures que cette implication a suscitées. Je le fais pour mettre en relief ce que je pense être les défauts majeurs des deux côtés du débat sur les dires et les actes de Jung pendant l’ère fasciste. Cela me donnera aussi l’occasion de présenter certaines de mes propres idées sur cette question.

Le 21 juin 1933, Jung a pris au psychiatre allemand Ernst Kretschmer la présidence de la Société Médicale Générale de Psychothérapie. Kretschmer, qui n’était pas ami des nazis et était un opposant à toute psychothérapie ou psychanalyse indépendante du contrôle médical, avait démissionné des fonctions qu’il occupait depuis le 6 avril 1930. Le 15 septembre, une société allemande était fondée sous la direction du psychothérapeute Matthias Heinrich Göring à titre de partie de ce qui allait devenir une société internationale présidée par Jung, société internationale qui fut formellement constituée en mai 1934. Jung avait été vice-président de l’ancienne société, fondée en 1926, depuis 1930. Il n’est donc pas exact de dire, comme Nathaniel Lehrman l’a fait au printemps 1988 dans une lettre au New York Times, que Jung et Göring ont présidé conjointement la même organisation. Pour la tentative de comprendre les mobiles de Jung, l’exactitude historique est vitale. Que les intentions et les attitudes de tous ceux qui sont concernés étaient surdéterminées, c’est ce que montre l’exemple de Kretschmer lui-même qui, contrairement à la supposition courante qui veut qu’il ait purement et simplement rejeté le régime, continua de travailler tranquillement dans l’Allemagne d’Hitler, publiant tardivement, en 1944, dans la presse populaire, un article sur l’importance de sa théorie des types constitutionnels pour augmenter la production de guerre. [2]
Comme président de la Société Internationale, Jung devint aussi l’éditeur de la revue de la société, le Zentralblatt für Psychotherapie, qui fut publiée en Allemagne par Hirzel Verlag de Leipzig. La revue, comme la Société Internationale toute entière, était dominée par le grand (et récemment agressif) groupe allemand qui avait constitué la majeure partie et le centre de l’ancienne société. Ce fut dans cette revue que Jung publia ses observations sur les distinctions entre psychologie juive et allemande dans un texte qui voisinait avec l’appel de Göring à rallier les couleurs nazies. Bien que les termes de Jung dans ce texte trahissent des habitudes de pensée que je vais examiner de façon critique dans un instant, les opposants de Jung ont souvent réduit ces déclarations à une preuve de pur antisémitisme et de collaboration sans réserve avec les nazis. Une telle vision ignore pourtant la désaffection croissante de Jung pour les nazis et son désir de protéger les psychothérapeutes en Allemagne contre la dangereuse assimilation nazie à la psychanalyse soi-disant « juive ». Par conséquent, toute dissection des mobiles et des actions de Jung ne peut être simplement fondée sur une récitation de ses mots dans le Zentralblatt, comme cela a été tenté tout récemment par Jeffrey Mason. Dès avant 1940, en tout cas, Jung avait démissionné de sa présidence d’une société internationale rendue moribonde par la guerre et avait de plus abandonné l’édition de la revue à un Göring avec lequel il était maintenant brouillé et aux collaborateurs de celui-ci.

Bien que les critiques de Jung doivent être plus attentifs au détail historique et aux mobiles multiples et évolutifs de la part de Jung, ses défenseurs doivent être plus francs au sujet des ambiguïtés gênantes de sa pensée. Comme Paul Roazen l’a observé avec justesse, « tout comme Jung partageait des préjugés sexistes vis-à-vis des femmes, il ne serait pas surprenant de sa part qu’il ait adopté sans critique maints stéréotypes traditionnels au sujet des Juifs. » [3] Il y a eu deux façons interdépendantes dont les admirateurs insuffisamment critiques de Jung ont tenté de rendre inoffensives ses expressions de telles idées à propos du Troisième Reich. La première est de citer les réflexions que Jung a faites après-guerre sur le nazisme et de retracer la croissance de ses doutes à partir de son essai « Wotan » en 1936. Le second moyen (et le moins connu) de rendre les affirmations de Jung moins ambiguës et moins louches consiste à les altérer dans la traduction.

Par exemple, dans son essai de 1934 publié dans le Zentralblatt, Jung utilise deux fois l’adjectif artsch en discutant de la psychologie « aryenne ». Dans la traduction anglaise de R. F.C. Hull au sein de la Bollingen Series des Collected Works de Jung, l’adjectif allemand artsch est mis en majuscules et entre guillemets. [4] Le traducteur pourrait soutenir que l’usage courant demande les guillemets ou que ceux-ci indiquent ce que Jung voulait réellement dire ou aurait dit ultérieurement, mais une véritable recherche historique exige fidélité aux sources originaires. À l’époque, certes, le mot « aryen » était souvent utilisé et sans guillemets. Le mot apparaît régulièrement, par exemple, dans la correspondance de Freud, comme Peter Gay l’a montré dans sa récente biographie. [5] Bien sûr, la question importante est celle de savoir ce que le mot signifiait pour ses utilisateurs, et dans le cas des Collected Works de Jung, il semble probable que le choix éditorial fut conçu à des fins cosmétiques et pour retoucher le tableau historique. La même chose est vraie de la traduction d’une note d’un discours fait par Jung à Vienne en novembre 1932, publié en 1934 comme partie d’un livre intitulé Wirklichkeit der Seele. La note porte sur la phrase suivante :

« The great liberating ideas of word history have sprung from leading personalities and never from inert mass… The huzzahs of the Italian nation go forth to the personality of the Duce, and the dirges of other nations lament the absence of strong leaders » [6]

La note elle-même telle qu’elle est donnée dans le texte allemand original est : « Seitdem dieser Satz geschreiben wurde, hat auch Deutschland seinem Führer gefunden. » [7] La traduction anglaise traduit, de façon incorrecte : « After this was written, Germany also turned to a Führer. » Le dernier syntagme implique une neutralité ou même un dénigrement du côté de Jung, et une résignation ou une désespérance du côté des Allemands, qui ne sont pas exprimés par le texte original. La traduction devrait être « Depuis que cette phrase a été écrite, l’Allemagne aussi a trouvé son chef. » La spécificité culturelle jungienne du pronom possessif manque dans la traduction de Hull, tout comme la connotation positive de la trouvaille dans « a trouvé » qui correspond à l’approbation donnée dans le texte à des chefs forts, un thème sur lequel Jung est revenu en 1933 dans une interview à Radio Berlin avec son disciple allemand Adolf von Wiezsäcker. [8]

Toutefois, Jung ne s’est pas lui-même impliqué unilatéralement dans les affaires domestiques de l’Allemagne nazie. En fait, il était recherché par les psychothérapeutes allemands qui sentaient que son association et son approbation ajouteraient de l’éclat à leur demande d’autonomie professionnelle à l’égard de la psychiatrie nosologique dominante, et qu’elles les distingueraient de Freud aux yeux du régime nazi. Les jungiens allemands, en particulier, furent enthousiastes à promouvoir Jung à des fins de défense générale aussi bien qu’à des fins spécifiquement partisanes. Ce fut précisément le thème, par exemple, d’un article concernant le travail d’un membre jungien du dit Göring Institute, Gustav Schmaltz, qui paru dans le plus grand journal de Cologne en 1937. [9] Aussi, bien que Jung ait pu difficilement répugner à l’avancement de son école de pensée aux dépens de celle de Freud, il était impliqué dans un projet dont il pouvait à bon droit prétendre qu’il était au service de la survie de la psychothérapie en général. Aurait-il dû anticiper jusqu’à quel point la psychothérapie pouvait servir aux visées répressives du national-socialisme ? Comme Jung avait de toute façon peu d’influence sur les opérations du Göring Institute, c’est une question sur laquelle je ne vais pas m’appesantir ici. Je vais plutôt me concentrer sur la réception et l’utilisation spécifiques de la psychologie jungienne dans l’Allemagne nazie.

L’accent que Jung a constamment mis sur les expériences propres et les souvenirs collectifs des cultures, nations et races du monde, a fourni leur inspiration à divers individus et groupes en Allemagne nazie. Alors que Freud et ses théories étaient officiellement désapprouvées et donc, quand elles étaient utilisées, étaient déguisées sous un langage digne d’Esope, les idées de Jung étaient souvent positivement évaluées dans la littérature nazie. Un article dans la revue Rasse en 1939 assimilait la notion jungienne d’inconscient collectif au concept nazi d’hérédité et de race. [10] Et cet article fut inscrit sur la liste de la bibliographie officielle du parti nazi. Ceci, non pas pour dire qu’en fait les idées de Jung et celles des nazis étaient identiques, mais simplement, que de telles identifications pouvaient être faites et ont été faites. Et bien que, comme Robert Proctor l’a noté dans son livre récent sur la médecine en Allemagne nazie, Jung ne soit jamais passé de la différenciation au dénigrement dans son relativisme culturel, les « anthropologues raciaux » nazis et les médecins ont cherché à élucider les particularités de la science et de la culture « juives ». [11]

Göring et d’autres avaient originairement espéré utiliser Jung et ses partisans à l’institut à Berlin (des gens comme G.R. Heyer, Wolfgang Kranefeldt, et Olga von König-Fachsenfeld) comme ressource majeure pour la construction d’une « psychothérapie allemande », non freudienne. Bien que cet esprit fasciste se soit répandu dans l’institut, ni une « psychothérapie allemande », ni les théories de Jung par elles-mêmes n’ont en fait joué de rôle prédominant dans les activités des psychothérapeutes. Les diverses exigences pratiques dont se sont chargés les psychothérapeutes en appliquant et en faisant la promotion de leur compétence thérapeutique dans les domaines de la société, de l’industrie et de l’armée allemandes ont pris le pas sur les caractéristiques plus abstraites et moins pragmatiques de la psychologie jungienne. Certes, ces thèmes jungiens ont continué d’être appliqués aux événements et aux rigueurs de l’époque. En 1943, par exemple, le Zentralblatt a publié un article louant le pouvoir curatif affirmé des symboles de la terre-mère et du ciel-père, issus de l’ancienne religion allemande de la nature, pouvoirs prétendument efficaces du fait de leur renforcement de la sphère « féminine » du foyer comme refuge pour le retour du soldat. [12]

Le régime lui-même manifestait peu d’intérêt scientifique pour Jung ou ses partisans. Mais il contrôla leurs activités même hors d’Allemagne. C’est ce que montrent les dossiers de l’ancien ministre de l’éducation du Reich, conservés au Zentrales Staatsarchiv de Postdam, en Allemagne. De 1935 à 1939, diverses agences gouvernementales ont rassemblé des informations sur les colloques annuels d’Eranos à Ascona en Suisse. En 1936, le ministre refusa aux allemands la permission d’y assister. L’année suivante, Göring arrangea pour la secrétaire d’Eranos, Olga Fröbe-Kapteyn, un rendez-vous avec le ministre afin de faciliter la participation des allemands. Cette intervention s’avéra fructueuse, mais dès 1938 la Nazi Auslands-Organisation objectait qu’il y avait beaucoup de Juifs aux rencontres, que certains thèmes étaient « politiquement conflictuels », et qu’en général toute l’organisation semblait « mystérieuse ». Pour dissiper ces doutes, un officier ministériel demanda à Göring de préparer un rapport sur la rencontre de cette année là. Le 23 août 1938, Olga von König-Fachsenfeld fit comme prévu un rapport dans lequel elle dit qu’elle n’avait rien entendu de politique au colloque, que les Suisses en particulier semblaient avoir renoncé à critiquer l’Allemagne et que, bien qu’il y eût de nombreux Juifs dans l’assistance, aucun ne figurait sur le programme. Permission fut donnée aux Allemands de participer au colloque de 1939 et, en décembre de cette année, le consulat allemand de Locarno fit remarquer que, bien que les participants à la rencontre fussent certainement « différents », le collque ne semblait pas servir les intérêts de puissances étrangères, Juifs ou francs-maçons, et donc que les Allemands devaient être autorisés à y assister. La seule restriction devait être qu’ils ne pouvaient assister aux séances où des Juifs étaient présents. [13]

Dès 1939, Jung, ses idées et ses partisans, n’étaient plus un enjeu important pour les nazis. Dès cette époque aussi bien, Jung et Göring s’étaient brouillés au sujet de la domination allemande de la société internationale et, Jung jetait maintenant un regard critique sur le phénomène nazi. L’importance des attitudes, actions et expériences de Jung pendant ces années, je pense, réside moins dans le problème des préjugés manifestes de sa part que dans les diverses dynamique supra-personnelles que ses dires et ses actes impliquaient. L’antisémitisme était endémique dans la société européenne, mais particulièrement dans les régions allemandes où un nationalisme fort était aggravé par la proximité de monde slave et par la migration d’Ostjuden en Allemagne et en Autriche. L’élite traditionnelle en Allemagne, par exemple, restait proche des Juifs. Comme l’historien Fritz Stern l’a dit en décrivant l’homogénéité du corps des officiers, «  en Allemagne, il n’y eut pas d’affaire Dreyfus parce qu’il n’y avait pas de Dreyfus.  » [14] La profession médicale était particulièrement antisémite à cause de la propagation du darwinisme social, de théories eugéniques et racistes et, après 1918, par suite des pressions économiques qui ont accru la jalousie et le ressentiment à l’égard de beaucoup de médecins juifs importants et prospères à Berlin et dans d’autres grandes villes. C’est pourquoi les nazis purent séduire les docteurs et maints autres professionnels en s’appuyant sur un mixte de nationalisme, d’intérêt personnel et d’antisémitisme.

Habituellement, l’antisémitisme européen n’était pas raciste au sens nazi ; il faut plutôt dire que le mouvement fasciste de l’entre-deux-guerres a tiré profit d’un mouvement culturel plus général anti-matérialiste qui caricaturait souvent les Juifs comme manquant de « spiritulité ». L’historien George Mosse a montré combien cette caricature était répandue, citant comme exemple l’historien suisse de la fin du XIXème siècle Jacob Burckhardt qui, quoiqu’il ne fût pas lié au mouvement völkisch naissant, fulminait contre le déclin de l’esthétique et de la civilisation dont témoignent entre autres les machinations de Juifs vénaux. [15] Jung lui-même ne s’est jamais exprimé de cette façon, mais il partageait cet intérêt pour la détérioration des valeurs spirituelles qui, entre autres choses, le conduisit à voir dans les mouvements de masse des années 20 et 30 des éléments de ce qu’il appela une libération. Cette position philosophique cultivait des degrés de l’antisémitisme hérité de la culture, dont l’intensité variait selon l’époque et les événements. Il faut dire que Jung abandonna ces notions d’une façons qui suggère la présence en lui d’une dialectique entre préjugés et tolérance, qui fut en dernier lieu résolue en faveur du dernier terme. Ce qui ne signifie cependant pas qu’on doive être d’accord avec l’argument de Wolfgang Giegerich pour qui, dès le début, Jung engagea délibérément le combat avec l’ombre du préjugé racial pour l’extirper. [16] Un tel jugement ignore naïvement la pluralité des conditions et des mobiles présents en toute action humaine, dont nous avons examiné un certain nombre dans le cas en cause. Une telle rationalisation ferme également les yeux sur les effets négatifs du manque de critique vigoureuse et suffisamment précoce de Hitler par Jung, et sur la possible légitimité pour le régime qu’a créée, dans l’esprit de beaucoup ou de certains, l’association de Jung avec lui, peu importe la capacité de protection professionnelle qu’il a réalisée ou visée.

La perspective philosophique de Jung s’est aussi avérée problématique d’une façon plus générale. Bien que les nazis aient exploité des techniques et des ressources matérielles modernes, y compris la médecine et la psychothérapie, ils ont aussi édifié leur puissance sur des aspirations au mystérieux et au transcendant. Ce faisant, ils ont révélé les dangers de la fascination parmi les sommités intellectuelles qui, plus que quiconque, doivent maintenir une distance critique, rationnelle et éthique vis-à-vis des enthousiasmes destructeurs, reconnaissant la différence cruciale entre dire « c’est stupéfiant » et « c’est faux ».

[1Geoffrey Coks est professeur d’histoire au Albion College dans le Michigan. Il est l’auteur de Psychotherapy in the Third Reich : The Göring Institute (1985) et le coéditeur de Psycho/History : Readings in the Method of Psychology, Psychoanalysis and History (1987) et German Professions : 1800-1950 (1990).

[2Ernst Kretschmer, « Konstitution und Leistung. » Westfdlische Landeszeitung, 20 août 1944 ; microscopie T7/8 rouleau 190, cadres 1866-67, National Archives, Washington, DC.

[3Paul Roazen, Freud and His Followers (Albany : New York University Press, 1985), p. 292.

[4C. G. Jung, « The State of Psychotherapy Today », CW 10, pp. 135-166.

[5Peter Gay, Freud : A Life for Our Times (New York : Norton, 1988), pp. 205-239.

[6C.G. Jung, « The Development of Personality », CW 17, pp. 167-168 [« Le devenir de la personnalité » in C.G. Jung Problème de l’âme moderne, trad Yves Le Lay : « les grandes actions libératrices, dans l’Histoire universelle, ont pour point de départ des personnalités de premier plan, jamais la masse — toujours secondaire et paresseuse […] Le cri d’allégresse de la nation italienne va à la personnalité du Duce et les chants de détresse d’autres nations déplorent l’absence de grands chefs » p. 245]

[7C.G. Jung, « Vom Werden der Persönlichkeit », in idem, Wirklichkeit der Seele (Zurich : Rascher Verlag, 1934, p. 18 ff. [ Yves Le Lay traduit : « Depuis que j’écrivais ces lignes (en 1932) l’Allemagne, elle aussi, s’est trouvé son prétendu Führer » trad. citée, p ; 245]

[8C.G. Jung parle, p. 59.

[9« Die Sprache des Unbewussten », Kölnische Zeitung, 9 octobre 1937 ; REM 2954, Zentrales Staatsarchiv, Postdam. Cf également Paul Feldkeller, « Geist der Psychotherapie », Deutsche Allgemeine Zeitung, 5 octobre 1937 ; REM 2954.

[10Alfred A. Krauskopf, « Tiefenpsychologische Beiträge zur Rassenseelenforschung », Rasse 5 (1939) : 362-368.

[11Robert Proctor, Racial Hygiene (Cambridge : Harvard University Press, 1988), pp. 162-163.

[12Frederik Adama van Scheltema, « Mutter Erde und Vater Himmel in der germanischen Naturreligion », Zentralblatt für Psychotherapie 14 (1943) : 257-227.

[13REM 2797, Zentrales Staatsarchiv.

[14Fritz Stern, « The Burden of Success : Reflections on German Jewry »,in idem, Dreams and Delusions (New-York : Knopf, 1987), p. 108.

[15George Mosse, Germans and Jews (New York : Fertig, 1970), pp. 57-60.

[16Wolfgang Giegerich, « Postscript to Cocks », Spring 10 (1979) : pp. 228-231.